Lettre de Picasso à son ami Bas

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Suivre une école je suis contre.

Picasso, âgé de 16 ans, s’installe à Madrid pour étudier à l’Académie des Bellas Artes. Au Prado, il tutoie la tradition et ses figures tutélaires : son œil s’affute et son ambition s’affirme. L’apprenti rejette les maîtres consacrés et condamne avec insolence l’éducation artistique et les normes esthétiques. « Suivre une école, je suis contre », proclame-t-il, s’apprêtant à écrire une page grandiose de l’histoire de la peinture. Le sarcasme, la moquerie, l’amour de la peinture et des femmes : tout Picasso est déjà là. Dans cette lettre, un adolescent imberbe entame avec fracas et assurance sa grande métamorphose d’enfant prodige en génie de l’art du XXe siècle.

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Le 3 Novembre 1897

Mon cher Bas,

Je t’écris sur du papier rose, comme si c’était une rose d’or.

Les peintres, mon cher ami, n’ont aucun bon sens ! Comme je le craignais, ils font tous pareil : du Vélazquez en peinture, du Michel-Ange en sculpture, etc… Le professeur Moneno Carbonero m’a dit ces jours-ci, en classe de dessin naturel, que la figure que je réalisais était bien proportionnée et dessinée, mais que je devais dessiner avec des lignes droites. C’est-à-dire qu’on doit dessiner une caisse pour y emballer une figure. C’est incroyable que l’on puisse dire de telles bêtises… Mais laisse-moi te dire pourquoi il est le meilleur dessinateur ici : c’est parce qu’il est allé à Paris.

Mais ne te trompe pas : en Espagne, nous ne sommes pas si bêtes que nous en avons toujours eu l’air ; simplement, l’enseignement qu’on reçoit est très mauvais. Donc, si j’avais un fils qui voulait être peintre, je ne le laisserais jamais en Espagne, et je ne crois pas non plus que je l’enverrais à Paris (où je rêve d’aller) mais à Munik (je ne sais pas si je l’écris correctement), ville où l’on étudie la peinture sérieusement, sans se laisser éblouir par le pointillisme et tout le reste… Même si ça ne me semble pas une mauvaise chose de travailler dans un sens ou un autre, ce n’est pas parce que cela a réussi à une personne que d’autres doivent s’y engager.

Suivre une école déterminée, je suis contre, parce que cela ne conduit qu’au maniérisme, comme le prouvent tous ceux qui suivent cette voie. Le Prado est beau : Velazquez, de premier ordre ; du Greco, des têtes magnifiques. Murillo ne m’a pas convaincu, il y a une très belle Mater Dolorosa du Titien, des portraits et une Arrestation du Christ de Van Dick, un tableau prodigieux de Rubens (Le Serpent de feu) et de très bons petits tableaux d’ivrognes de Teniers et, quant au reste, je ne m’en souviens pas. Et de toutes parts, des femmes madrilènes : aucune orientale ne leur arrive jamais à la cheville.

Je vais te faire un dessin pour que tu le portes à la revue Barcelona Comica : on verra bien s’ils l’achètent mais tu riras bien. Cela devrait être moderniste, tout comme le reste du magazine. Personne, ni Nonell, ni le Jeune Mystique, ni Pichot n’ont réussi à faire un dessin aussi choquant. Tu verras bien.

Adieu. Excuse-moi de ne pas être venu te dire au revoir. Baisers à Rosita del Orol.

Ton ami, P. R. Picasso.

( PAULAU I FABRE (Josep), Picasso Vivent 1881-1907, Barcelone, Poligrafa, 1980 ; Image : Herbert List/Magnum Photos )
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