Lettre de Paul Verlaine à Victor Hugo

3

min

Mon cher Maître, je m’empresse de vous envoyer toute l’expression de mon infinie gratitude.

Quand Verlaine convole à Londres avec Rimbaud à l’été 1872, il abandonne sa femme Mathilde, sa cadette de dix ans tout récemment épousée. Il demande ensuite à Victor Hugo, d’intercéder pour lui auprès de Mathilde, en arguant que c’était elle qui l’avait délaissé. Il omettait alors d’évoquer sa propre consommation d’absinthe, qui a détruit son mariage comme elle aura raison de sa relation avec Rimbaud.
L’année suivante, le 10 juillet 1873, Verlaine tire sur Rimbaud, dans un geste sordide devenu mythique. Il est placé en détention à la prison bruxelloise des Petits Carmes. Là encore, Hugo intervient en sa faveur, délaissant une fois de plus son statut de grand maître en poésie pour celui d’assistant de vie et conseiller conjugal (!). La lettre suivante est la lettre de remerciement de Verlaine. Elle a été écrite depuis sa cellule, lieu où le poète se rend compte qu’il a tout perdu — amant, femme et enfant — mais où il va pouvoir commencer à se reconstruire.

A-A+

Bruxelles, samedi 26 juillet 1873

Je reçois à l’instant votre lettre, mon cher Maître, et je m’empresse de vous envoyer toute l’expression de mon infinie gratitude. Je savais bien, en vous écrivant sincèrement, dans toute l’expansion de mon affreux chagrin, que je vous toucherais et que vous viendriez à mon secours. Merci mille et mille fois encore pour tant de bonté, je saurai m’en montrer digne.

Un instant de folie compliquée et provoquée par de longues et secrètes souffrances m’a fait quitter la voie heureuse et calme où j’étais enfin entré et rentré après d’atroces angoisses. Pourtant je puis témoigner que dès le lendemain je m’efforçais (il y a juste un an de cela) d’y revenir par tous les moyens. J’ai fait deux fois le voyage de Londres en Belgique à cet effet. Que de lettres n’ai-je point écrites, toutes suppliantes, toutes sincères, d’ici, de Londres, du pays de mon père (Luxembourg belge), où j’ai passé tout le mois de mai dernier !
De désespoir j’étais retourné à Londres, où je m’étais arrangé une vie d’étude et de travail qui n’eût pas manqué de porter de bons fruits, si l’impérieux besoin de revenir « au vrai » ne m’eût pas fait tenter cette dernière et désespérée démarche que les circonstances et un misérable vertige ont convertie en ce dernier malheur.

J’ai, dans ma triste situation, la consolation d’avoir autour de moi d’admirables dévouements. Ma pauvre mère, accourue aussitôt ici, s’est exilée et me consacre tout son temps. Un ami de ma famille a fait tout exprès le voyage de Paris. Je compte à Bruxelles des cœurs généreux qui s’emploient pour moi. Enfin l’ami que j’ai eu le malheur de blesser s’abstient de toute poursuite et ne me laisse pas sans nouvelles de lui. J’ose croire que la justice me tiendra compte de la franchise de mes réponses non moins que de l’état absolument anormal où je me trouvais en ce jour funeste.

Pourquoi faut-il que je ne puisse, sans crainte de n’y plus voir que l’indifférence ou que la haine, penser à celle qui est tout mon avenir comme elle était, comme elle est encore ma plus profonde affection !

Mais vous me dites d’espérer. J’espère. Aussi bien ne puis-je en arriver, même après cette année affreuse, à me convaincre que cet éloignement est définitif. La présence même de cet enfant devrait m’être un garant du cœur de la mère. En me supposant tous les torts, en admettant toute justice dans les résolutions prises à mon égard, n’y a-t-il pas là un petit être innocent, dont le nom est en cause, qu’un rejet de mes incessantes prières ferait bien plus tristement orphelin que cette mort que j’avais tant souhaitée, et depuis si longtemps ? Je disais plus haut que j’espérais : hélas ! j’attends !

M’écrira-t-elle, ou sera-ce à vous qu’elle répondra ? Dans ce dernier cas, dois-je compter sur un mot de vous, m’apprenant les choses quelles qu’elles soient ? Enfin, quand vous serez à Paris, vous la verrez, n’est-ce pas ?

Tout ceci fut l’affaire de l’imagination, des nerfs, d’une sensibilité maladive, peut-être aussi ‑ pour une part ‑ de l’affreux alcool, triste solatium, bien répudié.

Elle doit comprendre pourquoi je n’ai pas été à Paris même. Si dernièrement j’avais dans la tête d’y aller, ce n’eût pas été pour vingt-quatre heures et vous savez pourquoi, ‑ elle aussi maintenant.

Mon cher Maître, je continue à mettre toute ma confiance et toute ma confidence en vous.

Agréez ma respectueuse et bien affectueuse reconnaissance.

PAUL VERLAINE
Aux Petits‑Carmes.

( Correspondance de Paul Verlaine, tome III, Genève, Slatkine Reprints, 1983. ) - (Source image : Paul Verlaine en 1893 par Otto Weneger © domaine public / Victor Hugo vers 1884 par Nadar © domaine public)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction

Lettre d’Arthur Rimbaud à Ernest Delahaye : « Verlaine est arrivé ici l’autre jour, un chapelet aux pinces… »

Lettre de Madame Rimbaud à Paul Verlaine : « j’ai toujours prévu que le dénouement de votre liaison ne devait pas être heureux. »

Lettre de Verlaine à Rimbaud : « Veux-tu que je t’embrasse en crevant ? »

les articles similaires :