Lettre de George Sand à Alfred de Musset

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Que mon souvenir n'empoisonne aucune des jouissances de ta vie.

L’histoire des « amants de Venise », George Sand, née le 1er juillet 1804, et Alfred de Musset, est celle d’un couple littéraire aussi éphémère que célèbre. Dans la lettre suivante, George Sand, plus âgée et plus expérimentée, tente de consoler Alfred après leur rupture. Comme vous le découvrirez, ce dernier ne s’est pas privé, en effet, de se consoler avec cette correspondance !

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Venise, 12 mai 1834

Non, mon enfant chéri, ces trois lettres ne sont pas le dernier serrement de main de l’amante qui te quitte, c’est l’embrassement du frère qui te reste. Ce sentiment-là est trop beau, trop pur, et trop doux, pour que j’éprouve jamais le besoin d’en finir avec lui. Es-tu sûr, toi mon petit, de n’être jamais forcé de le rompre ? Un nouvel amour ne te l’imposera-t-il pas comme une condition ? Que mon souvenir n’empoisonne aucune des jouissances de ta vie, mais ne laisse pas ces jouissances détruire et mépriser mon souvenir. Sois heureux, sois aimé. Comment ne le serais-tu pas ? Mais garde-moi dans un petit coin secret de ton cœur, et descends-y dans tes jours de tristesse pour y trouver une consolation, ou un encouragement.

— Tu ne parles pas de ta santé. Cependant tu me dis que l’air du printemps et l’odeur des lilas entrent dans ta chambre par bouffées et font bondir ton cœur d’amour et de jeunesse. Cela est un signe de santé et de force, le plus doux certainement que la nature nous donne. Aime donc, mon Alfred, aime pour tout de bon. Aime une femme jeune, belle, et qui n’ait pas encore aimé, pas encore souffert. Ménage-la, et ne la fais pas souffrir. Le cœur d’une femme est une chose si délicate quand ce n’est pas un glaçon ou une pierre ! Je crois qu’il n’y a guère de milieu et il n’y en a pas non plus dans ta manière d’aimer et d’estimer. C’est en vain que tu cherches à te retrancher derrière la méfiance, ou que tu crois te mettre à l’abri par la légèreté de l’enfance. Ton âme est faite pour aimer ardemment, ou pour se dessécher tout à fait. Je ne peux pas croire qu’avec tant de sève et de jeunesse, tu puisses tomber dans l’auguste permanence, tu en sortirais à chaque instant, et tu reporterais malgré toi sur des objets indignes de toi la riche effusion de ton amour. Tu l’as dit cent fois, et tu as eu beau t’en dédire, rien n’a effacé cette sentence-là, il n’y a au monde que l’amour qui soit quelque chose.

Peut-être est-ce une faculté divine qui se perd et qui se retrouve, qu’il faut cultiver ou qu’il faut acheter par des souffrances cruelles, par des expériences douloureuses. Peut-être m’as-tu aimée avec peine, pour aimer une autre avec abandon. Peut-être celle qui viendra t’aimera t-elle moins que moi, et peut-être sera t-elle plus heureuse et plus aimée. Il y a de tels mystères dans ces choses, et Dieu nous pousse dans des voies si neuves et si imprévues ! Laisse-toi faire, ne lui résiste pas, il n’abandonne pas ses privilégiés. Il les prend par la main, et il les place au milieu des écueils où ils doivent apprendre à vivre, pour les faire asseoir ensuite au banquet où ils doivent se reposer.

Moi, mon enfant, voilà que mon âme se calme, et que l’espérance me vient. Mon imagination se meurt et ne s’attache plus qu’à des fictions littéraires. Elle abandonne son rôle dans la vie réelle, et ne m’entraîne plus au-delà de la prudence et du raisonnement. Mon cœur reste encore, et restera toujours sensible et irritable, prêt à saigner abondamment au moindre coup d’épingle. Cette sensibilité a bien encore quelque chose d’exagéré et de maladif qui ne guérira pas en un jour. Mais je vois aussi la main de Dieu qui s’incline vers moi et qui m’appelle vers une existence durable et calme. Tous les vrais biens, je les ai à ma disposition, je m’étais habituée à l’enthousiasme et il me manque quelquefois.

Mais quand l’accès de spleen est passé, je m’applaudis d’avoir appris à aimer les yeux ouverts. Un grand point pour hâter ma guérison, c’est que je puis cacher mes vieux restes de souffrances. Je n’ai pas affaire à des yeux aussi pénétrants que es tiens et je puis faire ma figure d’oiseau malade sans qu’on s’en aperçoive. Si on me soupçonne un peu de tristesse, je me justifie avec une douleur de tête ou un cor au pied. On ne m’a pas vue insouciante et folle, on ne me connaît pas tous les recoins de mon caractère. On n’en voit que la ligne principale, cela est bien, n’est-ce pas ?

— Et puis ici je ne suis pas Mme Sand. Ce brave Pierre n’a pas lu Lélia, et je crois bien qu’il n’y comprendrait goutte. Il n’est pas en méfiance contre ces aberrations de nos têtes de poètes. Il me traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d’étoiles comme une âme vierge. Je ne dis rien pour détruire ou pour entretenir son erreur. Je me laisse régénérer par cette affection douce et honnête. Pour la première fois de ma vie, j’aime sans passion.

Tu n’es pas encore arrivé là, toi. Peut-être marcheras-tu en sens contraire, peut-être ton dernier amour sera-t-il le plus romanesque et le plus jeune. Mais ton cœur, mais ton bon cœur, ne le tue pas, je t’en prie. Qu’il se mette tout entier ou en partie dans toutes les amours de ta vie, mais qu’il y joue toujours son rôle noble, afin qu’un jour tu puisses regarder en arrière et dire comme moi, j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. J’ai essayé ce rôle dans les instants de solitude et de dégoût, mais c’était pour me consoler d’être seul, et quand j’étais deux, je m’abandonnais comme un enfant, je redevenais bête et bon comme l’amour veut qu’on soit.

Que tes lettres sont bonnes et tendres, mon cher Alfred ! la dernière est encore meilleure que les autres. Ne t’accuse de rien, n’aie pas de remords, si tu peux surmonter certaines répugnances, certaines tristesses. Ne hasarde rien qui te fasse souffrir. Tu as bien assez souffert pour moi. Ne vois pas mon fils si cela te fait mal. Si tu le vois, dis-lui qu’il ne m’a pas écrit depuis plus de deux mois et que cela me fait beaucoup de peine.

— Je suis triste de n’avoir pas ma fille, et à présent que j’ai fixé que je ne devais pas la voir avant le mois d’août, je pense à elle nuit et jour avec une impatience et une soif incroyables. Qu’est-ce que c’est que cet amour des mères? C’est encore une chose mystérieuse pour moi. Sollicitudes, inquiétudes cent fois plus vives que dans l’amour d’une amante et pourtant moins de joie et de transports dans la possession. Absence qui ne s’aperçoit guère dans les premiers jours et qui devient cruelle et ardente comme la fièvre à mesure qu’elle se prolonge.

[…]

Oh, nous nous reverrons, n’est-ce pas ?

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