Lettre du Marquis de Sade à Mademoiselle de Lauris

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Ma chère amie, ne m'abandonne pas, je t'en supplie.

Le Marquis de Sade (2 juin 1740 – 2 décembre 1814), figure capitale du XVIIIe siècle et célèbre prisonnier de la Bastille, est l’auteur d’une œuvre érotique inclassable, exaltant la cruauté et la torture — c’est de son nom que naît le terme de « sadisme ». À l’âge de 23 ans, un mois avant son mariage avec Renée-Pélagie Cordier de Montreuil, il envoie cette lettre à une certaine Mademoiselle de Lauris, l’implorant de ne pas l’abandonner et lui déclarant sa flamme éternelle. Un Sade imprécateur, mais romantique ?!

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6 avril 1763

Parjure ! ingrate ! que sont donc devenus ces sentiments de m’aimer toute ta vie ? Qui t’oblige à l’inconstance ? qui t’oblige à rompre de toi-même les nœuds qui pour jamais allaient nous unir ? As-tu pris mon départ pour une fuite ? Croyais-tu que je pusse exister et te fuir ? […]

J’obtiens le consentement de mes parents ; mon père, les larmes aux yeux, ne me demande pour toute grâce que de venir faire le mariage à Avignon. Je pars ; on m’assure que l’on ne va plus travailler qu’à déterminer ton père à t’amener dans ce pays-ci. J’arrive, Dieu sait avec quel empressement ! dans des lieux qui vont devenir témoins de mon bonheur […] d’un bonheur que rien ne pourra plus troubler…
Mais que deviens-je, Grand Dieu ! […] quand j’apprends qu’inspirée par un généreux transport, tu te jettes aux genoux de ton père pour lui demander de ne plus penser à ce mariage, et que tu ne veux pas entrer de force dans une famille… Vain motif, dicté par la perfidie ! Fourbe, ingrate ! Tu craignais d’être réunie à quelqu’un qui t’adorait. Ces liens d’une chaîne éternelle te devenaient à charge, et ton cœur, que l’inconstance et la légèreté savent seules séduire, n’étaient pas assez délicat pour en sentir tous les charmes. C’est de quitter Paris qui t’effrayait ; mon amour ne te suffisait pas ; je n’étais pas fait pour le fixer. Va, ne le quitte jamais ! […] Puisse-t-il, par les fourberies du perfide qui me remplacera dans ton cœur, te devenir un jour aussi odieux que les tiennes ont su le rendre à mes yeux !…
Mais que dis-je ? Ah […] ma divine amie ! seul soutien de mon cœur, seul délice de ma vie, […] où m’emporte mon désespoir ? Pardonne aux expressions d’un malheureux qui ne se connaît plus, dont la mort, après la perte de ce qu’il aime, devient l’unique ressource. […] Qui peut m’attacher à la vie dont tu faisais seule les délices ? Je te perds, je perds mon existence, ma vie […] Je ne puis survivre à mes maux. — Que fais-tu ?… que deviens-tu ?… quel objet suis-je à tes yeux ?… D’horreur ? d’amour ?… dis ? Comment me vois-tu ? Comment justifieras-tu ta conduite ? Dieux, la mienne ne l’est peut-être pas à tes yeux ! Ah ! si tu m’aimes encore, […] comme je t’aime, comme je t’adore, comme je t’adorerai toute ma vie, plains nos malheurs, plains-toi des coups accablants de la fortune, écris-moi, cherche à te justifier… Hélas ! tu n’auras pas grand peine : les vrais supplices de mon cœur sont de te trouver coupable.

Ah, qu’il est bien soulagé quand son erreur est reconnue ! Si tu m’aimes, je ne doute pas un moment que tu n’aies pris le parti du couvent […], car tu sais bien qu’il me sera impossible de te trouver chez toi. Mon père, en mandant ton action, me laissa le maître de rester autant que je voudrais ou de revenir tout de suite. C’est ta réponse qui me déterminera ; ne la fais pas languir ; je vais compter les jours. Donne-moi les moyens de te voir en arrivant. Je ne doute pas un moment que je les y trouverai. Ce qui n’aura pas l’air positif, je le prendrai pour des refus ; des refus qui seront des preuves claires de ton inconstance, et ton inconstance l’époque sûre de ma mort. Mais je ne puis te croire changée. Quelle raison pourrait t’y déterminer ? Ce voyage peut-être t’aura alarmée : mais, hélas ! reconnais-en bien les motifs tels qu’ils sont. On m’a aveuglé, on m’a fait croire que je courais dans les bras du bonheur, tandis qu’on ne cherchait qu’à m’en éloigner… Ma chère amie, ne m’abandonne pas, je t’en supplie ; demande instamment le couvent. Aussitôt la lettre reçue, je pars, et j’arrive près de toi. Que de doux moments nous feront renaître !… Ménage ta santé ; je travaille au rétablissement de la mienne. Mais dans quelque état que soit la tienne, rien ne m’empêchera de te donner les preuves les plus tendres de mon amour. Dans toute cette aventure-ci, je crois que tu as lieu, et que tu l’auras encore, d’être contente de ma discrétion. Mais je n’ai fait que mon devoir […].

Prends garde à l’inconstance ; je ne la mérite pas. Je t’avoue que je serais furieux, et il n’y aurait pas d’horreur où je ne me portasse. La petite histoire de la c… doit t’engager un peu à me ménager. Je t’avoue que je ne la cacherais pas à mon rival, et ce ne serait pas la dernière confidence que je lui ferais. Il n’y aurait, je te jure, sortes d’horreur auxquelles je ne me livrasse… Mais je rougis de penser à employer ces moyens pour te retenir. Je ne veux, ni ne dois te parler que de ton amour. Tes promesses, tes serments, tes lettres que je relis sans cesse tous les jours doivent seules t’enchaîner ; je n’en appelle qu’à cela. Je te supplie instamment de ne pas voir de La … : il est indigne de paraître à tes yeux. Enfin, ma chère amie, puis-je compter sur ta constance ? Mon absence ne sera pas longue ; je n’attends que ta lettre pour partir… Qu’elle soit bonne, je t’en prie, et que je trouve les moyens de te voir en arrivant. Je ne désire, ne pense, ne souhaite que toi… Non, je ne crains pas d’être effacé de ton cœur ; je ne l’ai pas mérité. Aime-moi toujours, ma chère amie […]. J’ai besoin d’être consolé, d’être rassuré, de recevoir des preuves de ta constance : tout m’alarme ; ton héroïque action m’a donné le coup de la mort. Je t’assure et je te donne ma parole d’honneur que rien n’est plus certain que ce que je te mande, que je n’attends que ta réponse pour partir. Mon père me redemande ; ne crois pas que ce soit pour un mariage. Je suis très déterminé à n’en pas faire, et jamais je n’en voulus faire. J’emploie tous les moyens nécessaires que je crois les meilleurs pour te faire parvenir cette lettre. […] Ne fais pas tarder ta réponse, si tu as envie de me voir. Je compte les jours. Tâche que je la reçoive bien exactement et que je trouve les moyens de te voir en arrivant. Aime-moi toujours ; sois-moi fidèle, si tu veux me voir mourir de douleur. Adieu, mon bel enfant, je t’adore et t’aime mille fois plus que ma vie.

Va, tu as beau dire, mais je te jure que nous ne serons jamais l’un qu’à l’autre.

viedumarquisdesade

( Gilbert Lely, Vie du marquis de Sade, Mercure de France, 2004 ) - (Source image : Portrait of Donatien Alphonse François de Sade by Charles Amédée Philippe van Loo, circa 1760 / The Marquis Sade (1740-1814) in prison, gravure du XIXe siècle, The Granger Collection, domaine public)
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