Lettre d’Oscar Wilde à More Adey

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J'ai passé deux ans dans le silence et la solitude : me condamner derechef au silence et à la solitude serait barbare.

On ne présente Oscar Wilde (16 octobre 1854 – 30 novembre 1900), écrivain et dramaturge irlandais. Alors que Wilde triomphe au théâtre et semble au sommet de sa gloire, un scandale le rattrape : le père de son amant Alfred Douglas, ne supportant pas de savoir que son fils est homosexuel, le diffame et parvient, au termes de plusieurs procès, à faire jeter en prison l’écrivain. Désespéré, Wilde s’adresse ici à son ami More Adey, un critique d’art anglais, qui a lui aussi été amant de Lord Douglas.

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Samedi [27 novembre 1897], Villa Giudice, Posilippo

Mon cher More,

Je n’ai encore rien reçu de vous en réponse à ma lettre, mais Hansell m’a écrit pour me déclarer que sa décision était irrévocable.

Je voudrais pourtant savoir si l’on ne pourrait faire un compromis. Je suis tout à fait prêt à convenir de ne plus vivre désormais sous le même toit que Bosie. Il va de soi que promettre de rompre avec lui, ou de ne plus lui parler, ou de ne plus le fréquenter, serait absurde. C’est le seul ami avec qui je puisse rester en relation, alors qu’il m’est impossible de vivre sans compagnie. J’ai passé deux ans dans le silence et la solitude : me condamner derechef au silence et à la solitude serait barbare.

La question n’a pas beaucoup d’importance, mais je n’ai jamais écrit à ma femme que j’allais « me mettre en ménage » avec Lord Alfred Douglas. J’estime que « se mettre en ménage » n’est qu’une expression de petites bonniches.

Ma femme m’a, le 29 septembre, écrit une lettre fort violente, disant : « Je vous interdis de revoir Lord Alfred Douglas. Je vous interdis de reprendre votre vie crapuleuse insensée. Je vous interdis de vivre à Naples. Je ne vous permettrai pas de venir à Gênes. » Je cite ses propres mots.

Je lui ai répondu que je ne songerais jamais à la voir contre sa volonté, que la seule raison qui m’y pousserait serait l’espoir de trouver chez elle sympathie pour mes malheurs, affection et pitié — qu’au reste je n’aspirais qu’à la paix et ne désirais que mener de mon mieux ma propre vie — que je ne pourrais habiter Londres ni, jusqu’à présent, Paris et que j’espérais bien passer l’hiver à Naples. À cela, je n’ai pas reçu de réponse.

Je pense vraiment que, si nous nous engageons à ne pas demeurer ensemble, je serai digne de recevoir mes 3 misérables livres hebdomadaires. Ce serait infime, mais mieux que rien. Sinon, comment diable vivrai-je ?

De grâce, si cela vous est possible, essayez de m’obtenir cela. Je sais que vous tous me trouvez entêté ; mais c’est le résultat du caractère de Némésis et de l’amertume de la vie. Je suis un problème pour lequel il n’est pas de solution.

Toujours vôtre

Oscar.

( Oscar Wilde, Correspondance, trad. de l'anglais par Henriette de Boissard et Diane de Margerie, Paris, Gallimard, « Du monde entier », nouvelle édition 1994. )
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