Lettre d’Oscar Wilde à Edmond de Goncourt

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Français de sympathie, je suis Irlandais de race, et les Anglais m'ont condamné à parler le langage de Shakespeare.

Oscar Wilde (16 octobre 1854 – 30 novembre 1900) est un écrivain et dandy de la fin du XIXe siècle originaire de Dublin. Véritable mythe vivant, il fréquente les plus grands artistes de l’époque, et évolue dans les cercles cultivés et les cénacles d’esthètes. Début 1883, Wilde s’offre un séjour parisien en forme de parenthèse bohème, qui est l’occasion de nouer de nombreux contacts littéraires — avec Proust, par exemple, mais aussi avec les Goncourt. Quelques années plus tard, il écrit à l’un des frères Goncourt, pour lui parler de son admiration pour Swinburne. Un auteur résolument cosmopolite !

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17 décembre 1891

Cher Monsieur de Goncourt,

Quoique la base intellectuelle de mon esthétique soit la Philosophie de l’Irréalité, ou peut-être à cause de cela, je vous prie de me permettre une petite rectification à vos notes sur la conversation où je vous ai parlé de notre cher et noble poète anglais M. Algernon Swinburne et que vous avez insérées dans ces Mémoires qui ont, non seulement pour vos amis, mais pour le public tout entier, une valeur psychologique si haute.

Les soirées qu’on a eu le bonheur de passer avec un grand écrivain comme vous l’êtes sont inoubliables, et voilà pourquoi j’en ai gardé un souvenir très précis. Je suis surpris que vous en ayez reçu une impression assez différente.

Vous proposiez ce matin d’extraire l’hydrogène de l’air pour faire de notre atmosphère une terrible machine de destruction. Ce serait un chef d’œuvre, sinon de science, au moins d’art. Mais extraire de ma conversation sur M. Swinburne une sensation qui pourrait le blesser, voilà qui m’a causé quelque peine. Sans doute c’était de ma faute. On peut adorer une langue sans bien la parler, comme on peut aimer une femme sans la connaître. Français de sympathie, je suis Irlandais de race, et les Anglais m’ont condamné à parler le langage de Shakespeare.

Vous avez dit que je représentais M. Swinburne comme un fanfaron du vice. Cela étonnerait beaucoup le poète, qui dans sa maison de campagne mène une vie bien austère, entièrement consacrée à l’art et à la littérature.

Voici ce que j’ai voulu dire. Il y a aujourd’hui plus de vingt-cinq ans, M. Swinburne a publié ses Poèmes et Ballades, une des œuvres qui ont marqué le plus profondément dans notre littérature une ère nouvelle.

Dans Shakespeare, et dans ses contemporains Webster et Ford, il y a des cris de nature. Dans l’œuvre de Swinburne, on rencontre pour la première fois le cri de la chair tourmentée par le désir et le souvenir, la jouissance et le remords, la fécondité et la stérilité. Le public anglais, comme d’ordinaire hypocrite, prude et philistin, n’a pas su trouver l’art dans l’œuvre d’art : il y a cherché l’homme. Comme il confond toujours l’homme avec ses créations, il pense que pour créer Hamlet, il faut être un peu mélancolique, pour imaginer Lear, complètement fou. Ainsi on a fait autour de M. Swinburne une légende d’ogre et de mangeur d’enfants. M. Swinburne, aristocrate de race et artiste de tempérament, n’a fait que rire de ces absurdités. Une telle attitude me semble éloignée de celle qu’aurait un fanfaron de vice.

Pardonnez-moi cette simple rectification ; je suis sûr, puisque vous aimez les poètes et que les poètes vous aiment, que vous serez heureux de la recevoir. J’espère que lorsque j’aurai l’honneur de vous rencontrer de nouveau, vous trouverez ma manière de m’exprimer en français moins obscure que le 21 avril 1883.

Veuillez agréer, cher Monsieur de Goncourt, l’assurance de toute mon admiration,

Oscar Wilde

( Oscar WIlde, The Complete Letters of Oscar Wilde, edited by Merlin Holland and Rupert Hart-Davis, 2000 ) - (Source image : Oscar Wilde par Napoleon Sarony, New York, 1882 / Edmond de Goncourt par Félix Bracquemond, 1882, National Gallery of Art © domaine public)
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