Lettre d’Hector Berlioz à Estelle Fornier

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Songez que je vous aime depuis quarante-neuf ans

Hector Berlioz (11 décembre 1803 – 8 mars 1869), compositeur de génie, auteur de La Damnation de Faust et éminent représentant du romantisme européen, rencontra l’amour de sa vie, sa « Stella Montis » comme il l’appelle dans ses Mémoires, à l’âge de douze ans. C’est à l’âge de soixante-deux ans, après quarante-neuf années d’absence, et alors qu’Estelle est mariée et mère, que le compositeur ose lui avouer la flamme qui l’a consumé sa vie durant. Cet amour restera vain mais donnera naissance à une correspondance extraordinaire, ponctuée seulement par trois visites.

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27 septembre 1864

Paris 4 rue de Calais

Madame,

Vous m’avez accueilli avec une bienveillance simple et digne dont bien peu de femmes eussent été capables en pareil cas. Soyez mille fois bénie. Depuis que je vous ai quittée je souffre beaucoup cependant. J’ai beau me répéter que vous ne pouviez me recevoir mieux, que tout autre accueil eût été peu convenable ou cruel, mon malheureux cœur saigne comme s’il eût été blessé. Je me demande pourquoi, et voici la raison que je trouve : c’est l’absence, c’est que je vous ai vue trop peu, que je ne vous ai pas dit le quart de ce que j’avais à vous dire, et que je suis parti presque comme s’il s’agissait d’une éternelle séparation. Et pourtant vous m’avez donné votre main, je l’ai pressée sur mon front, sur mes lèvres, et j’ai contenu mes larmes ; je vous l’avais promis. Mais j’ai un besoin impérieux, inexorable, de quelques mots encore que vous ne me refuserez pas, je l’espère.

Songez que je vous aime depuis quarante-neuf ans, que je vous ai toujours aimée depuis mon enfance, malgré les orages de toute espèce qui ont ravagé ma vie. La preuve en est dans le profond sentiment que j’éprouve aujourd’hui ; s’il eût un seul jour cessé d’être, il ne se fût pas ranimé sans doute, dans les circonstances actuelles. Combien y a-t-il de femmes qui se soient jamais entendu faire une telle déclaration.

Ne me prenez pas pour un homme bizarre qui est le jouet de son imagination. Non, je suis seulement doué d’une sensibilité très vive, alliée, croyez-le bien, à une grande clairvoyance d’esprit, mais dont les affections vraies sont d’une puissance incomparable et d’une fidélité à toute épreuve. Je vous ai aimée, je vous aime, je vous aimerai, et j’ai soixante et un ans, et je connais le monde et n’ai pas une illusion.

Accordez-moi donc, non comme une sœur de charité accorde ses soins à un malade, mais comme une noble femme de cœur guérit des maux qu’elle a involontairement causés, les trois choses qui seules peuvent me rendre le calme : la permission de vous écrire quelquefois, l’assurance que vous me répondrez et la promesse que vous m’inviterez, au moins une fois de l’an, à venir vous voir.

Mes visites pourraient être inopportunes et par suite importunes si je les faisais sans votre autorisation. Je n’irai donc auprès de vous, à Genève ou ailleurs, que quand vous m’aurez écrit : Venez !

À qui cela pourrait-il paraître étrange ou malséant ? Qu’y a-t-il de plus pur qu’une liaison pareille ? Ne sommes-nous pas libres tous les deux ? Qui serait assez dépourvu d’âme et de bon sens pour la trouver blâmable ? Personne, pas même vos fils ; ils sont, je le sais, des jeunes gens fort distingués. J’avoue seulement qu’il serait affreux de n’obtenir le bonheur de vous voir que devant témoins. Si vous me dites : « Venez », il faut que je puisse causer avec vous comme à notre première entrevue de vendredi dernier, entrevue que je n’ai osé prolonger et dont je n’ai pu goûter le charme douloureux à cause des efforts terribles que je faisais pour refouler mon émotion.

Oh ! madame, madame, je n’ai plus qu’un but dans ce monde, c’est d’obtenir votre affection. Laissez-moi essayer de l’atteindre. Je serai soumis et réservé ; notre correspondance sera aussi peu fréquente que vous le voudrez, elle ne deviendra jamais pour vous une tâche ennuyeuse, quelques lignes de votre main me suffiront. Mes voyages auprès de vous ne pourront être que bien rares ; mais je saurai que votre pensée et la mienne ne sont plus séparées et qu’après tant de tristes années où je n’ai rien été pour vous, j’ai enfin l’espérance de devenir votre ami. Et c’est rare un ami dévoué comme je le serai. Je vous environnerai d’une tendresse si profonde et si douce, d’une affection si complète, où vous trouverez confondues dans le sentiment de l’homme les naïves effusions de cœur de l’enfant. Peut-être y sentirez-vous du charme ; peut-être, enfin me direz-vous un jour  « Je suis votre amie » et voudrez-vous avouer que j’ai bien mérité votre amitié. Adieu, madame, je relis votre billet du 23 et j’y vois à la fin l’assurance de vos sentiments affectueux ; c’est n’est pas une banale formule ? n’est-ce pas ? n’est-ce pas ?

À vous pour toujours.

HECTOR BERLIOZ.

( Hector Berlioz, Correspondance générale, VII ) - (Source image : Wikipédia)
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4 commentaires

  1. Hélène Gadeaud

    Quelle flamme !
    Hector Berlioz aurait-il souffert autant s’il avait goûté ne serait-ce qu’une seule fois la chair de sa belle ?
    Heureusement, pour éviter de souffrir autant les Psychologues sont là aujourd’hui pour soulager l’âme de tous ceux qui se mettent dans des états de souffrance tels… Mais la douleur n’est-elle pas l’essence à la création subliminale ? Aurions-nous reçus autant d’œuvres ou de chefs-d’oeuvre si certains n’avaient pas soufferts ou s’ils avaient été guéris d’une quelconque maladie psychiatrique ?
    H. G.
    http://www.scribeordirelais.com

  2. Hugues colin

    bonjour,
    certain j’en suis convaincus,trouve plus de réconfort et d’ardeur,dans un acte non consommé,et le doute même de l’acceptation de leur amour par l’autre et le carburant de leur flamme .après, plusieurs critère rentre en considération d’ordre sexuel,ou psychologique et d’attirance pour le sexe opposé réelle ou fantasques ,certaine de ces situations peuvent permettre a l’individus de ne pas avoir a ce positionner sexuellement, pour l’attirance envers tel ou tel sexe!
    ainsi trouver un positionnement <> au vus de l’époque au vis a vis de la sociétée.
    pardon pour l’orthographe je n’ais fais qu’une 6em et encore deux fois l’ système scolaire étant dans les année 75 -déja grave….

  3. nbrochen@wanadoo.fr

    L’important c’est d’apprécier les textes et de pouvoir traduire ses émotions. Mois aussi, je n’ai pas fait de grandes études. J’ai certainement plus, lu que certains.

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