Lettre d’Émile Zola sur fin de la Commune, la « Semaine sanglante »

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Dieu nous protège de la peste !

La Commune de Paris reste l’un des épisodes les plus emblématiques de l’histoire française et des révolutions populaires. Emmenée par des figures historiques tels que Gustave Courbet ou Louise Michel, le peuple de Paris prend le pouvoir et s’affranchit de la tutelle de l’Etat. Après quelques mois de lutte et de liberté, le couperet tombe : l’armée envahit Paris et reprend le contrôle de la capitale avec une violence inouïe : c’est la « Semaine Sanglante» que narre Émile Zola jour après jour. Paris, incendié, dévasté et terrifié, ne goûte pourtant pas à l’apaisement. Les cadavres encombrent la ville, le nombre des fusillés augmente et la panique dépasse l’ordre.

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Le 29 mai 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

 

Paris, à peine sauvé des fureurs de la guerre civile, est pris d’une panique nouvelle. Après la prise de Belleville et l’agonie suprême des derniers fédérés, il faut que nous soyons menacés d’un autre fléau. Les bandits, qui, pendant leur vie, ont pillé et incendié la grande cité, vont l’empester par leurs cadavres. On craint que le choléra ne naisse de l’horrible massacre. Jusque dans leur pourriture, ces misérables nous feront du mal.

 

La tuerie a été atroce. Nos soldats, exaspérés par les incendies, empoisonnés par de fausses cantinières, tués à bout portant par des femmes, ont promené dans les rues une implacable justice. Tout homme pris les armes à la main a été fusillé. Les cadavres sont restés semés de la sorte un peu partout, jetés dans les coins, se décomposant avec une rapidité étonnante, due sans doute à l’état d’ivresse dans lequel ces hommes ont été frappés. Paris, depuis six jours, n’est qu’un vaste cimetière, où les bras manquent pour ensevelir les corps. J’en ai vu dans toutes les rues, on en compte à l’heure qu’il est une dizaine de mille.

 

Et ce chiffre ne comprend que les insurgés, on ne compte pas les pertes sérieuses de l’armée, les malheureux habitants atteints par les obus, asphyxiés par les incendies, morts de faim ou d’épouvante au fond des caves. En disant qu’à l’heure présente le nombre des cadavres sans sépulture entassés dans Paris doit être au moins de vingt mille, je crois rester au-dessus de la vérité.

 

Vous pensez quel foyer d’infection constitue un pareil amas de corps, par les premières journées de chaleur. Je ne sais si l’imagination troublée y est pour quelque chose, mais en me promenant au milieu des ruines, j’ai respiré ces souffles lourds et empestés qui rasent le sol des cimetières par les temps d’orage. Paris m’a fait l’effet d’une lugubre nécropole où le feu n’a pu purifier la mort. Des odeurs fades de morgue traînent sur les trottoirs. Le boudoir, l’auberge de l’Europe, comme on appelait Paris sous l’Empire, n’a plus son parfum de truffes et de poudre de riz, et l’on y entre, la main aux narines, comme dans quelque cloaque immonde où la putréfaction bout sous le soleil de plomb.
Les généraux réclament à grands cris des fossoyeurs. Mais on craint la peste et le choléra, même si l’on enterre tous ces cadavres dans les cimetières déjà existants. La besogne demandera trop de temps, et les terrains libres ne sont pas assez larges. En attendant, on enfouit les corps les plus anciens, et qui infectent déjà, dans les jardins et les squares. À la tour Saint-Jacques, j’ai vu une large fosse que l’on creusait au milieu d’une pelouse. On m’a même dit qu’on avait enterré des morts, à plusieurs endroits, sur les boulevards, dans toutes les avenues qu’on a pu défoncer. Je ne sais si ces cadavres resteront là, sous les pieds des promeneurs, qu’ils entendraient joyeusement sonner sur leurs têtes, les jours de fêtes publiques. Quelle étrange destinée, être foulé éternellement sous les talons de cette population qu’ils ont tenue à la gorge pendant deux mois !

 

Ces morts qu’on a déposés partout, jusque dans les petits théâtres, inquiètent si vivement le gouvernement qu’il est question de les brûler en masse au milieu du Champ-de-Mars. Ce serait un excellent moyen, pour s’en débarrasser. Malheureusement la crémation, déjà tentée plusieurs fois pendant de grandes guerres, n’a jamais réussi que d’une façon très incomplète. Les corps humains, surtout lorsqu’ils sont en grand nombre, brûlent très difficilement. Il faudrait presque un bûcher pour chaque corps, et cela durerait un grand mois. On fait d’ailleurs, en ce moment, des expériences au Champ-de-Mars. Un journal a proposé d’employer les prisonniers à cette besogne répugnante de brûler les morts. Je crois qu’on ferait bien aussi d’user toute la quantité de pétrole saisie, à réduire en cendres ceux qui ont voulu détruire Paris au moyen de ce moderne feu grégeois. Au moins cette huile maudite servirait à une besogne utile. […]

 

Les incendies diminuent d’intensité. Il n’en a été allumé de nouveaux que dans les rues Bréa et Vavin et à la Bastille. On est maître du feu partout. Les incendiaires se découragent : cependant on en a encore surpris qui, ne pouvant jeter du pétrole dans les caves, dont tous les soupiraux sont murés par ordre, s’amusaient à en badigeonner les murs et les portes cochères des maisons. C’est de la rage, de la monomanie. Dans quelques jours, quand le calme se sera fait dans les esprits, on ne pourra croire à ces atrocités. On sortira comme d’un rêve. Mais à cette heure les habitants, jusqu’aux rentiers les plus paisibles, sont tellement irrités, qu’ils font justice eux-mêmes des coupables, quand ils en surprennent. Plusieurs innocents auraient même été déchirés par la population affolée d’épouvante. Dans cent ans, le peuple du vrai Paris se souviendra encore de ces journées de folie où le million d’habitants qui restaient dans la cité se sont séparés en deux bandes de loups, les uns mangeant les autres…

 

Comme je vous l’ai écrit, la panique a encore grossi le désastre. Le calme se fait et l’on s’aperçoit que plusieurs édifices qui ne brûlaient que dans les imaginations affolées sont encore debout et presque intacts. […]
Il n’en est pas malheureusement de même pour les otages. Près de la moitié a été fusillée. Une dépêche a dû vous apprendre que Mgr Darboy, le président Bonjean, le curé Deguerry et bien d’autres, se trouvent parmi les victimes. Je vous renvoie aux détails très émouvants que donnent les journaux. Je ne pourrais que les répéter.
L’effroyable tragédie est finie. On va laver les rues et désarmer Paris. Maintenant, Dieu nous protège de la peste !

zola
( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002 ; Image : Manet, Guerre Civile (1871) ) - (Source image : Guerre civile, Édouard Manet (1832–1883), 1871, Museum of Fine Arts (Budapest), © Wikimedia Commons)
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Un commentaire

  1. Madame Gutenberg

    Des Lettres,
    You are like an unexpected fireworks display!! A crackle here, a pop there, then all of the sudden, a succession of explosions firing in all directions…if I didn’t know there were 25 wizards working on your team, I would think you were achieving the impossible, a super-human feat!
    Bon courage, thanks for the letters of the world

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