Lettre de William S. Burroughs à Allen Ginsberg

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La came, c’est la mort.

William S. Burroughs (5 février 1914 –  2 août 1997) est un auteur américain phare de la Beat Generation auprès de ses compères et amis Jack Kerouac et Allen Ginsberg. Ses romans mêlent drogue et homosexualité et sa démarche est à la fois révolutionnaire et avant-gardiste : secouer la littérature et les techniques d’écriture. Sa vie entière a été traversée par de nombreux tumultes. C’est aux environ de 1944 qu’il commence sa consommation d’héroïne et de morphine ; quelques années plus tard il est inculpé pour l’homicide involontaire de sa femme qu’il a accidentellement tuée d’une balle en pleine tête alors qu’il essayait de reproduire la performance de Guillaume Tell. Après avoir été relâché, il parcourt l’Amérique du Sud à la recherche d’une drogue hallucinogène puis s’installe à Tanger. C’est depuis cette ville qu’il écrit à son ami Allen Ginsberg les méandres d’une de ses cures de désintoxication.

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17 mai 1955

Cher Allen,

Je rentre à l’instant, après quatorze jours de cure en clinique. Paumé quinze kilos. Pas de calme. Inconscient quatre jours sous barbis ; après quoi, tout le tremblement, sans compter les pires affres qui soient. Toujours mal foutu et vulnérabilisé jusqu’à halluciner. Tout prend une nouvelle acuité, comme lavé de frais. Les sensations m’assaillent comme des balles traçantes. Je sens s’affirmer en moi une force terrible, tout en restant en proie à une faiblesse telle que je ne puis que me maintenir là où j’en suis, une fois réintégrées ces chairs mortes et pâteuses, qui m’étaient devenues étrangères depuis que j’étais accro (je me sens comme rescapé d’un camp de concentration). Ni baise ni faim. Pas encore le sentiment d’être en vie, mais sensible comme je ne l’ai jamais été. La came, c’est la mort. Je ne veux jamais en revoir, y toucher ou en acheter. Dans l’état où je me sens à présent, je serais prêt à vendre des tickets de loterie avant de repiquer au truc.

Drôle de rêve la nuit dernière, que je tiens à noter.

J’étais en Turquie, dans une clinique pour suicidaires où il suffit d’attendre sur place de s’en sentir l’envie. J’étais assis sur une arrête surplombant des sommets pelés et enneigés comme ceux de la cordillère des Andes. Un gamin de quatorze à quinze ans vient s’asseoir à mes côtés. Alors je me sens partir de plus en plus (on se suicide effectivement en prenant avec le gamin un avion destiné à s’écraser dans la Passe. Personne n’est jamais revenu de la Passe, dans toute l’histoire de la Clinique).  Tandis que je pars de plus en plus, et que l’avion arrive pour me prendre, Dave Wollman — un ami d’ici — me prend le bras comme il l’a effectivement fait la nuit dernière, quand j’ai commencé à m’évanouir en pleine rue, et me dit : «  Reste avec nous, Bill. Y a tout le temps. »

Dans cette clinique, on peut toujours se tirer avant d’avoir embarqué dans l’avion. « On vous laisse une chance. A vous de la saisir ou pas. » (J’ai vu un camé barbu se cavaler pour attraper le bateau qui pouvait le ramener sur le continent. Sirène du bateau au loin.) On peut même emmener son giton avec soi. Le mien m’a dit : « Je n’irai pas avec toi, tant que tu n’auras pas décroché, une bonne fois pour toutes. »

Il existe au Maroc une préparation comparable au yage. Je compte l’expérimenter moi-même, dès que j’aurai retrouvé mes forces.

J’aimerais que tu sois ici, car une aide extérieure serait la bienvenue. Ecris-moi bientôt. J’ai reçu une longue lettre de Jack.

Affectueusement,

Bill

P.S. : Merci pour les cinq derniers dollars. Désormais, je ne devrais plus avoir de problèmes de fric pressants.

( William Burrouhs, Lettres de Tanger à Allen Ginsberg, Titres ; Image : Wikipédia )
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Un commentaire

  1. Réj Rosiers

    Qui n’en fini plus
    Qui se traine
    Qui reste accroché comme un pendu
    Encore debout
    Mais mort
    Je me demande…
    Je ne demande plus rien
    Mes deux yeux sont ouverts
    Comme des crevasses
    Des grands trous de vide
    De tout se qui reste de rien
    Un nul
    Une mule bête et fixe
    Grise et grise
    Je n’en fini plus de disparaitre
    Ma place est ailleurs
    Sous des mots sans dentelle
    Sous la mer
    Sous la terre
    À demi droit
    À demi vivant
    Je me terre avec mes lèvres fermées
    Dans mon deuil intérieur
    Ma candeur se soumet
    Se risque pour un matin encore
    Pour un maintien sans avenir
    Mon corps est percé d’éternités
    Qui me fuit
    Je ne peux plus faire
    J’attends
    Sans attendre
    En tendant mon bras

    Réjean Desrosiers © 2015 08 03 ☮ 006

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