Lettre de Virginia Woolf à Leonard Woolf

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Je ne ressens aucune attirance physique pour toi.

Virginia Woolf (25 janvier 1882 – 28 mars 1941) a marqué de son sceau la société littéraire anglaise de la première moitié du XXème siècle. Membre central du Bloomsbury Group, elle a publié des romans et essais incontournables comme Mrs Dalloway ou Une Chambre à soi. En 1912, elle épousa celui qu’elle surnommait « le Juif sans le sou » et avec qui elle resta toute sa vie : Leonard Woolf. Malgré les doutes exprimés par Virginia dans cette lettre, les liens liens qui les unirent furent indéfectibles, et c’est également à lui qu’elle adressa sa toute dernière missive avant de se suicider par noyade dans la River Ouse.

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1er mai 1912

Mon très cher Leonard,

Commençons par les faits (j’ai tellement froid aux doigts que j’ai du mal à écrire). Je rentre demain vers 7h du soir ; nous aurons donc tout le temps de discuter — mais que veut dire tout cela ? Je suppose que tu ne peux pas prendre de congé si tu as l’intention de donner ta démission. C’est bien là la preuve que tu es en train de gâcher toute ta carrière.

Venons-en maintenant au reste. Il me semble que je te cause beaucoup de tourments — de manière tout à fait fortuite pour certains — et que je dois donc être aussi franche que possible, ne serait-ce que parce que tu passes une partie de ton temps dans le brouillard alors que tout me paraît assez clair. Il m’est difficile d’expliquer ce que je ressens, mais voilà quelques-uns des éléments qui me frappent. Les avantages les plus flagrants du mariage sont en fait pour moi autant de handicaps. Je me dis : de toute façon, tu seras très heureuse avec lui ; ce sera pour toi un compagnon, il te donnera des enfants, une vie bien remplie… et puis, tout à coup, je me dis, Seigneur, tu ne vas quand même pas considérer le mariage comme une profession. Les rares personnes qui soient au courant pensent pourtant que c’est exactement ce qu’il me faut ; du même coup, j’en viens à examiner mes motivations d’encore plus près. Et puis, bien sûr, à certains moments, c’est la force même de ton désir qui me rend folle. Il n’est pas impossible non plus, à ce stade, que le fait que tu sois juif ait son rôle à jouer. Il y a en toi quelque chose de tellement étranger. Et puis, je suis terriblement instable. Je passe du chaud au froid d’une minute à l’autre, sans aucune raison, si ce n’est que le simple effort physique et l’épuisement ont sur moi une énorme influence. Tout ce que je peux dire, c’est qu’en dépit de ces sentiments qui se croisent et s’entrecroisent toute la journée quand je suis avec toi, il y a quelque chose de permanent, qui grandit au fil du temps. Je comprends que tu veuilles savoir si ce sera suffisant pour que je finisse par t’épouser. Comment le saurais-je moi-même ? Je crois que oui, parce qu’il n’y a pas de raison pour que ce ne soit pas le cas, mais je ne sais ce que l’avenir nous réserve. Je ne suis qu’à moitié rassurée sur mon compte. J’ai parfois l’impression qu’on n’a jamais rien à partager avec quiconque, qu’on ne peut rien partager. C’est cela qui fait que tu me compares à une colline ou à un roc. Et pourtant, d’un autre côté, je voudrais tout — amour, enfants, aventure, intimité, travail (toutes ces divagations ont-elles un sens pour toi ? j’écris les choses comme elles me viennent). Si bien que je passe d’un extrême à l’autre : tantôt je suis presque amoureuse de toi, et j’ai envie que tu sois toujours avec moi, que tu saches tout de moi, tantôt je deviens sauvage et distante au possible. Il me semble parfois que, si je t’épousais, je pourrais tout avoir — et puis — est-ce le côté sexuel de notre union qui s’interpose entre nous ? Comme je te l’ai dit sans ménagements il y a peu, je ne ressens aucune attirance physique pour toi. Il y a des moments — comme l’autre jour quand tu m’as embrassée — où j’ai l’impression d’être dure comme la pierre. Et pourtant, ton attachement pour moi me submerge. Il est si réel, si étrange. Pourquoi faut-il que tu me sois ainsi attaché ? Je suis agréable, attirante, mais quoi d’autre vraiment ? Et pourtant, c’est justement parce que tu tiens tellement à moi qu’il faut que moi aussi j’arrive à en faire autant avant de prétendre t’épouser. Je sens que je dois pouvoir tout te donner, sinon le mariage, pour toi comme pour moi, ne serait qu’un pis-aller. Si tu peux continuer comme avant, en me laissant trouver ma voie toute seule, c’est ce qui me ferait le plus plaisir ; mais alors, il faudra que nous prenions le risque tous les deux. Mais tu m’as également rendue très heureuse. Nous souhaitons l’un comme l’autre un mariage qui soit formidablement vivant, toujours vivant, toujours brûlant, qui ne soit pas quelque chose d’éteint, ni de facile comme le sont certains mariages. Nous attendons beaucoup de la vie, tu ne crois pas ? Peut-être l’obtiendrons-nous, et alors quelle victoire ! On n’arrive pas à dire grand-chose dans une lettre, n’est-ce pas ? Je n’ai même pas abordé tout ce qui nous est arrivé ici — mais ça peut attendre.

Tu aimes cette photo ? Un peu trop guindée à mon goût. En voilà une autre.

Ta VS

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( Woolf, Virginia, Lettres, Paris, Éd. du Seuil, 1993, 731 p. ) - (Source image : Wikipedia Creative Commons / Flickr Ajourneyroundmyskull)
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Un commentaire

  1. latelierdureve@laposte.net

    Voilà une femme qui sait bien exprimer les méandres de son âme, de son ressenti. Et oui, les relations, c’est rarement tout blanc ou tout noir : qu’est-ce que l’amour ? ca change tout le temps. Le tout est de savoir l’exprimer et il y a beaucoup à apprendre de ceux qui y ont réussi. Bel enseignement. Merci.

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