Lettre de Victor Hugo à Léonie Biard

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Te donner et te prendre la volupté

Léonie Biard (18201 – 21 mars 1879) passa à la postérité pour être la première exploratrice dans des régions boréales jamais atteintes par une femme et fut l’un des grands amours d’Hugo. Après la disparition de sa fille Léopoldine, le poète noie son chagrin dans les bras de cette femme de lettres, muse des Contemplations. Prise en flagrant délit d’adultère, elle fut emprisonnée et enfermée dans un couvent pendant 6 mois. Ses amours hugoliennes survécurent à tout (les autres maîtresses du grand écrivain, la rivalité Adèle Foucher – Juliette Drouet, l’exil d’Hugo…) et donnèrent lieu à un magnifique échange épistolaire entre l’écrivain et sa maîtresse. Exemple

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J’ai ta lettre, ta douce lettre, ta lettre qui est tendre, charmante, délicate, exquise, adorable, ta lettre qui est toi-même. Sais-tu, mon ange, que ces lignes ravissantes, si dignes d’avoir été dictées par ton cœur et écrites par ta main, sais-tu que ces lignes si tristes me comblent de joie dans leur tristesse ? C’est que sous chaque mot, sous chaque syllabe je trouve ce mot je t’aime, ce mot divin quand il sort de ta bouche, magique quand il entre dans ton cœur ! Oh oui ! tu m’aimes, je le sens, je le vois, j’en suis sûr, j’en suis sûr, entends-tu bien. Hier je le lisais dans tes beaux yeux pleins de larmes (Ô mon Dieu ! vous avez permis cela, je l’ai fait pleurer moi !) — Aujourd’hui toute ta lettre me ravit, me transporte et m’enivre. Oh ! ton amour ! ton amour ! Ma vie est trop peu pour payer ton amour !

Ne crains rien, ne doute pas de ton côté, ne doute pas de moi-même, laisse-toi aller à ton cœur. Quand tu me faisais entendre qu’il pourrait arriver un jour où tu cesserais de m’aimer, ce n’était pas ton cœur qui parlait. Laisse parler ton cœur toujours ; mets-toi à l’aise avec lui et avec moi et il n’en sortira que de la lumière et de l’amour, et je serai toujours le plus heureux et le plus amoureux des hommes, baisant tes pieds et remerciant Dieu de t’avoir donnée à moi, comme je le faisais hier, comme je le fais en ce moment.

Oh ! il est impossible qu’après m’avoir envoyé cette lettre exquise, tu aies mal dormi cette nuit ! Moi, je la sentais venir, car je n’ai eu que de doux rêves. N’est-ce pas ? tu n’as pas mal dormi ? N’est-ce pas ? tu es heureuse en ce moment ? N’est-ce pas ? tu es confiante, rassurée, joyeuse ? N’est-ce pas que tu souris en lisant cette lettre ? Oh ! il me semble voir d’ici l’angélique rayonnement de ton beau sourire !

Sois bien tranquille. Écris-moi avec cette liberté sereine et passionnée d’un grand cœur et d’un grand amour. Quand on écrit la lettre que tu m’as écrite cette nuit, quand on a de pareils trésors d’amour dans l’âme, comment peut-on douter de soi ? Que suis-je auprès de toi ? Je t’adore.  Voilà toute mon éloquence.

Oh ! que tu étais belle hier, et touchante dans tes paroles, et touchante dans tes silences ! Jamais, je vivrais sans fin, jamais je n’oublierai ton céleste visage illuminé par une subite douleur. Oh ! que je souffrais moi-même ! Mais quand j’ai vu les larmes sortir de tes yeux divins, j’ai senti la foi, une ferme foi en toi et en moi, m’entrer dans le cœur. Ne regrette pas ces larmes, ô ma bien-aimée. Elles ont pu être amères un moment, mais maintenant elles sont douces.

Je serai demain lundi à deux heures rue de l’Arcade. Ne viens pourtant que si cela ne peut rien entraîner qui t’afflige. Tu sais que te voir est ma vie. Quoi que tu fasses, ce sera bien fait. Si je ne te vois pas, je saurai que c’est prudence forcée. Si je te vois, je bénirai Dieu. — Mais viens mardi sans faute à deux heures. Tu as tant de bonheur à me donner, j’ai tant d’amour à te donner. Oh ! voir tes yeux, ta bouche, ton ravissant visage, tenir ton corps charmant dans mes bras, sentir ton âme charmante sous mes lèvres, te donner et te prendre la volupté, cette double volupté de l’ange et de la femme qui est dans toi, vivre ainsi quelques heures, c’est bien plus que le paradis. C’est le bonheur de l’âme doublé de l’extase des sens ! C’est la vie complète, la vie que les anges doivent envier à l’homme ! ­—À mardi. Sois heureuse !

( HUGO (Victor), Lettres de Victor Hugo à Léonie Biard, C. Blaizot, 1990 ; Image : Wikipédia )
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9 commentaires

  1. Monique Rousselle

    quelle envolée lyrique ! bien sûr on ne pouvait en attendre moins de lui … mais j’ai la sensation qu’elle n’était qu’un jouet entre ses mains … est-ce que je me trompe ?

    • Albert Azoulay

      Oui vous vous trompez Monique, une telle envolée lyrique, comme vous le dîtes, ne peut s’exprimer que d’un coeur noble, doux, sincère et passionné. Je dois reconnaître que j’ai ressenti une pique de jalousie pour une telle inspiration d’amour.

  2. Puigmal

    Pour ma part au delà de l’Amour qu.il porte et déclame à Leonie, je sens une forme de peur de la perdre et une sur protection qui lui offre ….. Est ce que je m’egare? Elle est d’une très haute tenue…. Magnifique. Elie.

  3. Barbotine1974

    Comment peut on ne voit autre chose en ces mots qu’un amour fort multiple sincère une bienveillance qui donne envie de vivre même si l’autre est absent et n’a fait que percevoir les rouages d’une belle âme au travers de ses magnifiques mots. Peu importe les circonstances c’est ce qu on essaye tous de percevoir chez l’autre ne mentons pas!!

  4. LOOSE Yseult

    Lorsqu’il écrit à Léonie , il est en totale communion avec elle de part son être, son âme et son esprit malgré la distance physique.
    Nous sommes transportés par ses mots si puissants en Amour

  5. PJ Mile

    on peut ressentir a travers cette lettre le feu qui brule ses deux cœur. ils partagent en semble tant d’amour vivant, tant de passions atroces et de liberté de vivre. on sent la vie que partage ses deux cœurs. on sent aussi qu’ils sont amoureux l’un de l’autre et sont attachés l’un a l’autre.
    Hugo fait la louange de la femme, et est très reconnaissance envers Dieu d’avoir cette femme. elle est pour lui un don du ciel.
    ce texte aussi remonte en nous tant de nostalgie, car cette generation perd, tout bonnement, la pratique d’écrire des lettre. la technologie a tout enlevé .
    terrible est cette lettre, denses sont les mots, compacte est l’amour qui traverse ses deux cœurs.
    PJ’mile!

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