Lettre de Paul Verlaine à Victor Hugo

1

min

Pardonnez-moi si je prends la liberté de vous dédier ces vers.

Paul Verlaine (30 mars 1844 – 8 janvier 1896), poète français maudit du XIXe siècle, était l’un des plus audacieux de sa génération. Parfois outrageux et scandaleux, comme en témoigne sa relation avec Arthur Rimbaud, cet écrivain semble avoir toujours obéi aux ordres de ses passions. Cette missive destinée au plus grand homme vivant de son temps, Victor Hugo, annonce les prémices de la carrière du poète, tout juste âgé de quatorze ans…

A-A+

12 décembre 1858

Monsieur,

Pardonnez-moi si je prends la liberté de vous dédier ces vers, c’est que, me sentant quelque goût pour la poésie, j’éprouve le besoin de m’en ouvrir à un maître habile, et à qui pourrais-je, mieux qu’à vous, monsieur, conter les premiers pas d’un élève de quatrième, âgé d’un peu plus de quatorze ans, dans l’orageuse carrière de la poésie ?

LA MORT

Telle qu’un moissonneur, dont l’aveugle faucille
Abat le frais bleuet, comme le dur chardon,
Telle qu’un plomb cruel qui, dans sa course, brille,
Siffle et, fendant les airs, vous frappe sans pardon

Telle l’affreuse mort sur un dragon se montre,
Passant comme un tonnerre au milieu des humains,
Renversant, foudroyant tout ce qu’elle rencontre
Et tenant une faulx dans ses livides mains.

Riche, vieux, jeune, pauvre, à son lugubre empire
Tout le monde obéit ; dans le cœur des mortels
Le monstre plonge, hélas ! ses ongles de vampire !
Il s’acharne aux enfants, tout comme aux criminels :

Aigle fier et serein, quand du haut de ton aire
Tu vois sur l’univers planer ce noir vautour,
Le mépris n’est-ce pas, plutôt que la colère
Magnanime génie, dans ton cœur, à son tour ?

Mais, tout en dédaignant la mort et ses alarmes,
Hugo, tu t’apitoies sur les tristes vaincus ;
Tu sais, quand il le faut, répandre quelques larmes,
Quelques larmes d’amour pour ceux qui ne sont plus.

Verlaine.

Si vous voulez bien, monsieur, me faire l’honneur de me répondre, adressez ainsi votre lettre :

Monsieur Paul Verlaine,
rue Truffaut, 28,
À Batignolles,
près Paris.

couv

( Paul Verlaine, Correspondance générale (tome I) 1857-1885, Éditions Fayard, 2005 ) - (Source image : Otto Wegener (1849-1922), Portrait photographique de Paul Verlaine. [Paris, 1893], NYPL Digital Library, Wikimedia Commons. Anonyme, Victor Hugo, 1884, Wikimedia Commons.)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :

9 commentaires

  1. Robert NOTENBOOM

    Victor Hugo a-t-il répondu à ce jeune poète ? Eut-il cette grandeur ?
    J’ai moi-même écrit – en vain – à quelques sommités de notre époque dont j’admirais la poésie. Drapés dans leurs »ego », ils n’ont pas daigné répondre, sauf un seul.

  2. laurence-warot@orange.fr

    Toutes ces lettres sont un véritable bonheur pour ceux qui aiment les écrivains et les poètes. Nous les lisons dans leur quotidien et ça ajoute à l’amour que j’ai pour les lettres.
    Il est vraiment dommage que de nos jours, mis à part quelques exceptions dont je fais partie, les gens n’ entretiennent plus de relations épistolaires.

  3. lisette.giroux@videotron.ca

    Je suppose une grande déception et encore une grande tristesse.
    J’ai connu ces déceptions de la part de poètes imbus d’eux soi-même.
    Pourtant, sur f/B, à un petit mot d’admiration sincère de leurs œuvres
    en citant en citant quelques vers de leurs poèmes . En m’identifiant
    comme poète, j’ai reçu en retour quelques appréciations de leurs œuvres.
    Avec le temps de petits liens se créés. Lisette

  4. Andrea Rossi

    Je pense que la poesie est quelque chose d`intime,de personnel,d`humain.Si « des poetes »se prennent pour des dieux,il suffirait de penser au poeme de Baudelaire « L`Albatros ».

Laisser un commentaire

Vous devez être pour laisser un commentaire.