Lettre de Thomas Mann à Hermann Hesse

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Bon anniversaire !

Bon anniversaire, Herman Hesse ! En 1947, les temps ne sont aux festivités pour personne, certainement pas pour deux rescapés germanophones de l’anéantissement nazi, Hermann Hesse et Thomas Mann. Cependant, si la résistance active, par les œuvres et l’action, caractérise ces deux monstres sacrés de la culture germanique, il semble qu’après la guerre, être simplement vivants, est un immense cadeau. Un an après l’attribution du prix Nobel à l’auteur de Siddharta, Thomas Mann célèbre cette victoire en prononçant l’éloge de son ami.

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2 Juillet 1947

Y a-t-il donc vraiment déjà dix ans que j’ai félicité notre Hermann Hesse à l’occasion de son soixantième anniversaire ? Oh oui, c’est bien possible, et cela pourrait même faire plus longtemps encore – tant il s’est produit d’événements entre-temps, événements, dans le monde historique mais événements aussi, dans le bruit et la fureur de ces bouleversements, dus à notre main qui continuait impavidement son labeur. Les événements extérieurs, et avant tout l’inévitable ruine de la pauvre Allemagne, nous les avons prévus et vécus ensemble – séparés l’un et l’autre dans l’espace par un éloignement qui parfois allait jusqu’à empêcher tout échange, mais toujours ensemble, toujours unis l’un et l’autre par la pensée. Nos chemins eux-mêmes sont assurément bien distincts, nous avançons à bonne distance l’un de l’autre sur les terres de l’esprit, et pourtant nos parcours sont un peu les mêmes, nous sommes d’une certaine manière des compagnons de route et des frères – je devrais plutôt dire des confrères, pour ne pas trop suggérer la familiarité.

Ce n’est donc que justice si nos deux noms sont à l’occasion cités ensemble, et même si cela se fait parfois d’une manière extrêmement curieuse, nous n’avons rien à y redire. Un vieux compositeur munichois de renom, plein de rancoeur teutonne, a récemment écrit une lettre en Amérique où il nous qualifiait, Hesse et moi, de « misérables », qui ne voulions pas voir que les Allemands sont le plus noble et le plus éminent des peuples, comme « un canari au milieu d’un essaim de moineaux ». Cette image est étonnamment inadéquate et stupide, sans parler de l’incorrigible prétention qui s’y exprime et qui a valu assez de calamités à ce malheureux peuple. Mais qu’importe, cet individu a durant toute sa vie proféré beaucoup de provocantes sottises, oublions celles-ci comme les autres. J’accepte également avec résignation, en ce qui me concerne, le jugement que porte sur moi « l’âme allemande ». Sans doute n’étais-je effectivement rien d’autre dans mon pays qu’un triste moineau raisonneur perdu au milieu des gazouillements de mes congénères à l’âme sensible, et ceux-ci furent effectivement franchement soulagés en 1933, d’être débarrassés de moi – même si ils font maintenant mine d’être profondément vexés que je ne retourne pas en Allemagne. Mais Hesse ! Quelle ignorance ! Quelle inculture, pour appeler les choses par leur nom que de chasser de ses forêts allemandes ce rossignol (car il n’a assurément rien d’un canari bourgeois), que de traiter de misérable qui trahit ses racines allemandes ce poète que Mörike serait ému de serrer dans ses bras, qui a su faire naître de notre langue des poèmes d’une suprême délicatesse de contour et des chants d’un raffinement artistique inouï – et cela uniquement parce qu’il sait distinguer entre l’idée et l’apparence qui souvent l’avilit, parce qu’il dit au peuple dont il est originaire la vérité que les expériences les plus effroyables n’ont toujours pas su lui faire entendre, et qu’il a conscience des méfaits dont ce peuple, allant follement jusqu’au bout de sa nature, s’est rendu coupable !

Si aujourd’hui, alors que l’individualisme national est à l’agonie, que plus aucun problème ne peut être résolu dans une perspective purement nationale, que tout patriotisme est un cadre étriqué où l’on étouffe et et que rien n’est concevable, sinon dans un esprit qui représente la tradition européenne dans sa totalité – si aujourd’hui l’« authenticité » nationale, la spécificité d’un peuple peuvent avoir encore quelque valeur (même si ce n’est qu’une valeur pittoresque), cela ne se fera en tous cas pas par des clameurs et des gesticulations, mais par ce que l’on est et par ce que l’on fait. En Allemagne plus qu’ailleurs, les plus allemands ont toujours été ceux qui étaient les plus critiques à l’égard de leur peuple. Et comment ne pas voir que l’œuvre de Hesse dans le domaine du patrimoine littéraire – je laisse ici entièrement de côté l’écrivain – , l’universalisme généreux de son activité éditoriale ont déjà à eux seuls quelque chose de spécifiquement allemand ? Rien de plus naturel pour lui que cette notion de « littérature universelle » inventée par Goethe, il est là chez lui.

Je demande depuis dix ans et plus que son œuvre soit couronnée par le prix Nobel de littéraire. Cet honneur n’aurait pas été prématuré pour son soixantième-anniversaire, et le choix du Suisse naturalisé aurait été un piquant témoignage à l’époque où Hitler (à cause d’Ossietzky) avait interdit pour toujours à tous les Allemands d’accepter ce prix. Mais même aujourd’hui, alors que le septuagénaire lui-même couronne son œuvre de la façon la plus grandiose par ce grand roman de formation, la distinction vient encore à son heure. Elle fait resplendir le nom d’un écrivain dont l’œuvre est garante de la tradition tout en s’ouvrant à l’avenir, d’un esprit qui par sa bonté et sa liberté a encore beaucoup à donner à notre époque prise dans les douleurs de la transition.

Thomas Mann.

COUV

( Correspondance, Herman Hesse et Thomas Mann, José Corti, 1997 ) - (Source image : Thomas Mann, par Carl Van Vechten (1880–1964), 20 avril, Library of Congress, © Wikimedia Commons / Hermann Hesse, Dutch National Archives, The Hague, Fotocollectie Algemeen Nederlands Persbureau (ANEFO), 1945-1989, © Wikimedia Commons)
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