Lettre de Théophile Gautier à Carlotta Grisi

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Vous êtes ma vie, mon âme, mon éternel désir, mon adoration que rien ne lasse et ne rebute.

Le 28 février 1840, Théophile Gautier et Carlotta Grisi se rencontrent. Elle danse dans un ballet, Le Zingaro, représenté au Théâtre de la Renaissance. Théophile Gautier y assiste de par son métier de critique, bien qu’elle ne lui fasse pas une grande impression au début : « Elle sait danser, ce qui est rare, elle a du feu, mais pas assez d’originalité » (2 mars 1840). Le ton change un an plus tard : « Elle danse aujourd’hui merveilleusement. Il y a là beauté, jeunesse, talent – admirable trinité » (7 mars 1841). Théophile Gautier en est tombé amoureux bien qu’il ne vive pas avec elle mais avec sa sœur aînée, Ernesta… Il n’empêche que Carlotta restera l’amie de cœur de Gautier. Cette lettre, véritable élan d’amour poétique, reste comme le symbole de leur passion impossible.

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11 (?) janvier 1868

Chère âme,

Me voilà revenu dans ma maison. Mon corps seul y est entré, mais mon âme est là-bas avec vous et vous suit fidèlement à travers votre vie dont elle connait si bien l’arrangement. Elle se lève avec vous et après vous avoir accompagné toute la journée, elle s’arrête le soir sur le seuil de votre porte à l’instant des adieux. Ne sentez-vous pas alors sur votre col et sur votre joue comme un léger frémissement comme une tiédeur d’haleine ? C’est moi qui vous embrasse et vous enveloppe d’une caresse lointaine. Pensez-vous à moi à ce moment et lorsque vous passez devant ma chambre pour descendre au salon n’avez-vous pas quelquefois l’envie d’y entrer comme si j’y étais encore et de m’offrir sur vos douces lèvres cette goutte de nectar qui me fait vivre ? Ce me serait une bien chère consolation de le croire. Je ne voudrais pas que mon absence vous fût pénible et cependant je serais désolé que vous ne la sentissiez pas. Etre un peu nécessaire à votre cœur c’est, vous le savez bien, ma seule ambition. Oh si quelquefois, la tête inclinée sur cette éternelle tapisserie qui semble vous absorber et laisse votre pensée libre, vous faisiez un court voyage imaginaire vers celui qui n’est plus là, comme je serais heureux ! Mais je n’ose m’en flatter car s’il y a des jours où je crois que vous m’aimez beaucoup — vous me l’avez dit en ces termes mêmes — il y en a d’autres où il me semble que vous ne m’aimez pas du tout et cette idée me rend parfois bien triste. Vous êtes si réservée, si impénétrable, si recouverte de voiles pudiques qu’il est souvent difficile d’apercevoir votre vraie idée. Les occasions de vous parler à cœur ouvert sont si rares que plus qu’une fois je me suis en allé de St-Jean comme j’étais venu sans pouvoir vous dire la phrase qui m’avait fait faire cent lieues. Mais n’est-ce pas quoique je ne puisse pas vous exprimer mes sentiments vous sentez que je vous aime, que je n’ai pas d’autre pensée que la vôtre, que vous êtes ma vie, mon âme, mon éternel désir, mon adoration que rien ne lasse et ne rebute et que vous tenez entre vos mains mon malheur et mon bonheur. Vous en êtes bien convaincue.

O méchante, ô cruelle, ô injuste ! Pourquoi me faire si longtemps attendre après m’avoir permis un espoir qui ne se réalise jamais ! Que faut-il faire pour gagner tout à fait votre cœur. Quelle parole dire, quel philtre employer ? Il y a si longtemps que je vous aime ! N’attendez pas que je sois mort pour avoir pitié de moi. Comme je vais m’ennuyer loin de vous cet hiver ! Comme tout me semblera vide, désert et disparu. Là où vous n’êtes pas il fait nuit pour moi, quand mille bougies étincelleraient aux lustres. Quelles journées charmantes, hélas ! trop rapidement passées que ces fêtes de Noël et du Jour de l’An qui m’avaient fourni un prétexte pour vous aller voir. Bien courts ont été les instants où j’ai pu vous voir seule mais combien délicieux ! Je parle pour moi du moins et peut-être vous-même les avez-vous trouvés agréables.

Puisque je suis privé pour deux ou trois mois du sourire de vos yeux et des trois minutes de paradis, que vous seriez bonne de m’écrire pour moi, moi seul, quelques lignes un peu moins vagues que les lettres officielles, où vous laisseriez transparaître un peu plus votre affection trop bien cachée. Vous rappelez-vous l’adresse au moins ? Rue de Beaune no 12. Il y a si longtemps qu’aucune petite lettre furtive n’est venue de Genève se ranger dans la petite boîte de malachite à côté des anciennes. Tâchez de trouver, à travers votre vie si occupée, quelques minutes pour me faire ce bonheur. Si mon amour pour vous pouvait augmenter, je vous en aimerais davantage.

Et maintenant pour terminer cette lettre, laissez-moi me figurer que je vous tiens entre mes bras contre mon cœur que j’aspire votre âme sur vos lèvres et que vous ne refusez pas la mienne.

A vous invinciblement, obstinément et passionnément.

Votre esclave

Théophile Gautier

( Théophile Gautier, Correspondance, Tome X, p. 20-21 ) - (Source image : Wikipedia : Théophile Gautier in 1856 par Nadar. Wikipedia : Lithograph by unknown of the ballerina Carlotta Grisi in en:Giselle. Paris, 1841. Image was scanned from the book The Romantic Ballet in Paris by Ivor Guest.)
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La recommandation de la rédaction :

Lettre d’Honoré de Balzac à Madame Hanska : « Tu exhales pour moi, le parfum le plus enivrant qu’une femme puisse avoir. »

Lettre anonyme de Charles Baudelaire à Madame Sabatier : « N’y a-t-il pas quelque chose d’essentiellement comique dans l’amour ? »

Lettre d’amour de Victor Hugo à Adèle Foucher : « Cesser de te voir serait me condamner à mort. »

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  1. Mohammed BANDOUI

    Lecture parfaitement passionnante, j’adore beaucoup , Merci à vous tous qui organisent .Bravo ! à Théophile Gautier et Charlotte …. celle qui par sa beauté et ses valeurs a pu laisser le zel à la plume de Théophile .

  2. Franck Henry

    On perçoit dans cette lettre tout le malaise d’un amour à sens unique ! pour tous ceux qui l’on déjà vécu, ces vœux d’esclavage inspirent plus de la colère que de la pitié. la colère de voir la faiblesse d’un homme à découvert en sachant qu’aucun conseil n’aurait pu lui remettre la tête à l’endroit. c’est l’amour prison !

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