Lettre de Rimbaud à sa sœur Isabelle

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La prison après ce que je viens de souffrir ? Il vaudrait mieux la mort !

24 juin 1891 : Arthur Rimbaud est rentré du Harar, victime d’un cancer du genou. Il est soigné à l’hôpital de la Timone à Marseille, où il a été amputé un mois plus tôt. Il se sent seul au monde et craint d’être envoyé en prison en tant qu’insoumis, puisqu’il a échappé aux obligations du service militaire. Il continue à penser que son statut d’employé à l’étranger pour une entreprise française l’en dispensait. Il souffre terriblement et ne fait que pleurer jour et nuit. Sa sœur et sa mère restent le seul recours d’un homme qui a peur d’être amputé de sa liberté après l’avoir été de sa jambe.

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Marseille, le 24 juin 1891

Ma chère sœur,

Quelle est encore cette histoire de service militaire ? Depuis que j’ai eu l’âge de 26 ans, ne vous ai-je pas envoyé, d’Aden, un certificat prouvant que j’étais employé dans une maison française, ce qui est une dispense, — et, par la suite, quand j’interrogeais maman, elle me répondait toujours que tout était réglé, que je n’avais rien à craindre. A présent, vous me faites entendre que je suis noté insoumis, que l’on me poursuit, etc., etc.. La prison après ce que je viens de souffrir ? Il vaudrait mieux la mort ! Oui, depuis longtemps d’ailleurs, il aurait mieux valu la mort ! Que peut faire au monde un homme estropié ? Et, à présent, encore réduit à s’expatrier définitivement ! Aujourd’hui j’ai essayé de marcher avec des béquilles mais je n’ai pu faire que quelques pas. Ma jambe est coupée très haut, et il m’est difficile de garder l’équilibre. Je ne serai tranquille que quand je pourrai mettre une jambe artificielle ; mais l’amputation cause des névralgies dans le restant du membre et il est impossible de mettre une jambe mécanique avant que ces névralgies soient absolument passées, et il y a des amputés auxquels cela dure quatre, six, huit, douze mois ! Je mourrai où me jettera le destin. J’espère pouvoir retourner là où j’étais, j’y ai des amis de dix ans, qui auront pitié de moi, je trouverai chez eux du travail, je vivrai comme je pourrai. Je vivrai toujours là-bas tandis qu’en France, hors vous, je n’ai ni amis, ni connaissances, ni personne. Et si je ne puis vous voir, je retournerai là-bas. En tous cas, il faut que j’y retourne. Si vous vous informez à mon sujet, ne faites jamais savoir où je suis. Je crains même qu’on ne prenne mon adresse à la poste. N’allez pas me trahir.

Tous mes souhaits.

RIMBAUD

Arthur-Rimbaud-Correspondance

( Arthur Rimbaud, Correspondance, Fayard, 2007 — ouvrage publié avec le concours de la Fondation La Poste ) - (Source image : Dessin de Rimbaud à Marseille par Isabelle / Isabelle Rimbaud, la sœur de Rimbaud © domaine public)
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