Lettre de Paul Auster à J.M. Coetzee

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Les meilleures et les plus durables des amitiés sont celles qui sont fondées sur l’admiration.

Romancier et cinéaste,  Paul Auster, né le 3 février 1947, est l’incarnation de l’écrivain new-yorkais, globe-trotter, ouvert sur le monde et ses questions. Francophile déclaré, la tonalité unique de ses œuvres, visible dès L’invention de la solitude et la Trilogie new-yorkaise, s’est déployée depuis dans Le léviathan, Smoke ou Lulu on the Bridge, repris au cinéma. Dans ce dialogue épistolaire avec J.M Coetzee, autre éminence de la littérature contemporaine et prix Nobel de Littérature, il est question de littérature, de succès mais aussi d’amitié, d’amour. Extrait.

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29 juillet 2008

Brooklyn

Cher John,

Je ne peux pas affirmer que je suis parvenu à une position cohérente sur l’amitié, mais pour répondre à ta lettre (qui déclencha en moi un tourbillon de pensées et de souvenirs), peut-être faut-il que je m’y attele. Pour commencer, je me limiterai à l’amitié masculine, entre deux hommes et entre deux garçons.

1) Oui, il existe des amitiés qui sont transparentes et sans ambiguïtés (pour reprendre tes termes), mais elles sont, à ma connaissance, très rares. Ceci a peut-être quelque chose à voir avec un autre terme que tu utilises : taciturne. Tu as raison de dire que les amis masculins (en Occident au moins) ont tendance à ne pas « parler de ce qu’ils ressentent les uns pour les autres. » Je ferais un pas supplémentaire en ajoutant : les hommes ont tendance à ne pas évoquer leurs sentiments, point. Si tu ignores comment ton ami se sent, ou ce qu’il ressent, ou pourquoi il le ressent, peux-tu honnêtement dire que tu le connais ? Et pourtant les amitiés perdurent, souvent sur plusieurs décennies, dans cette zone ambiguë de l’ignorance.

Trois de mes romans au moins traitent directement de l’amitié entre hommes et sont en quelque sorte des récits sur l’amitié entre hommes – La Chambre dérobée, Leviathan et La nuit de l’Oracle – et dans chacun d’entre eux, ce no-man’s land de l’ignorance qui s’étend entre deux amis devient la scène où se déroulent les drames.

Voici un exemple concret. Depuis maintenant vingt cinq ans, un de mes plus proches amis – sans doute le plus proche ami mâle de ma vie adulte – est l’un des individus les plus bavards que je connaisse. Il est plus vieux que moi (onze années de plus), mais nous avons énormément en commun : écrivains tous les deux, tous les deux bêtement obsédés par le sport, mariés de longue date à des femmes remarquables, et, plus important et plus difficile à définir, un certain sentiment partagé, bien qu’inarticulé, sur la façon dont un individu doit vivre – une éthique virile. […]

Qu’est ce que j’essaye de dire ? Que je connais cet homme sans le connaître. Qu’il est mon ami, un ami très cher, malgré cette ignorance. S’il s’en allait braquer une banque demain, je serais choqué. D’un autre coté, si j’apprenais qu’il trompait sa femme, qu’il avait une jeune maîtresse cachée quelque part dans un appartement, j’en serais navré, mais je n’en serais pas choqué. Tout est possible, et les hommes ont, bien évidemment, des secrets qu’ils cachent même à leurs meilleurs amis. Au cas où mon ami se montrerait infidèle, je serais déçu (parce qu’il aurait trahi sa femme, pour qui j’ai beaucoup d’affection), mais je me sentirais également blessé (parce qu’il ne se serait pas confié à moi, ce qui signifierait que notre amitié n’est pas aussi forte que je le pensais).

(Une soudaine onde cérébrale. Les meilleures et les plus durables amitiés sont fondées sur l’admiration. C’est le sentiment de base qui lie deux individus pour une longue durée. On admire quelqu’un pour ce qu’il fait, pour ce qu’il est, pour la façon dont il trace son chemin dans le monde. L’admiration qu’on lui voue le met, pour nous, en valeur, elle l’ennoblit, elle l’élève à un statut que l’on pense supérieur au notre. […])

2) Les garçons. L’enfance est la période la plus intense de notre vie car la plupart des choses que nous faisons alors, nous les faisons pour la première fois. J’ai peu à offrir ici, si ce n’est un souvenir, mais celui-ci semble souligner la valeur infinie que nous attribuons à l’amitié quand nous sommes très jeunes. J’avais cinq ans. Billy, mon premier ami, était entré dans ma vie par des moyens que j’ignore aujourd’hui. Je me souviens de lui comme d’un personnage étrange et jovial avec de fortes opinions et un talent affiné pour l’espièglerie (chose pour laquelle j’étais loin d’être doué). […] Nous passions le plus clair de notre temps à bourlinguer dans notre quartier de banlieue du New Jersey, à chercher de petits animaux morts – principalement des oiseaux, parfois une grenouille ou un tamia – et à enterrer les corps dans le lit de fleurs qui longeait ma maison. Rituels solennels, croix faites-mains, aucun rire n’était permis. Billy détestait les filles, et refusait de remplir les pages de notre cahier de coloriage où il y avait des représentations de femmes, et parce que le vert était sa couleur favorite, il était convaincu que le sang qui coulait dans les veines de son ours en peluche était vert. Ecce Billy. Puis, à l’âge de six ans et demi, peut être sept, lui et sa famille déménagèrent dans une autre ville. J’en ai eu le cœur brisé, pendant de longues semaines, si ce n’est des mois, à pleurer mon ami absent. […]

Tu établis une distinction dans ta lettre entre l’amitié et l’amour. Quand on est très petit, avant le début de nos expériences érotiques, il n’y a pas de différence. L’amour et l’amitié ne font qu’un.

3) L’amitié et l’amour ne sont pas qu’une seule et même chose. Les hommes et les femmes. La différence entre le mariage et l’amitié. Une dernière citation de Joubert (1801) : « Ne prends pas pour femme une personne que tu ne choisirait pas pour amie si elle était un homme. »

Une formulation quelque peu absurde, j’en conviens (comment une femme pourrait-elle être un homme ?), mais chacun comprend l’argument, qui n’est pas, en soi, très éloigné de ta remarque sur Finies, les parades de Ford Madox Ford et l’amusante, capricieuse assertion que « l’on couche avec une femme dans le but de pouvoir lui parler ».

Le mariage est avant tout une conversation, et si mari et femme ne trouvent pas le moyen de devenir amis, l’union a peu de chance de survivre. L’amitié est une composante du mariage, mais le mariage est une mêlée générale en constante évolution, un éternel travail inachevé, un continuel impératif d’atteindre ses tréfonds et de se réinventer avec l’autre, tandis que l’amitié pure et simple (ce qu’est l’amitié hors du mariage), a tendance à être plus statique, plus polie, plus superficielle. Nous recherchons des amitiés car nous sommes des êtres sociaux, nés d’autres individualités et destinés à vivre au milieu d’autrui jusqu’au jour de notre mort, et considérons cependant les querelles qui parfois surviennent dans les meilleurs mariages, les désaccords passionnés, les insultes lancées à brule-point, les portes claqués et les vaisselles brisés, et l’on comprend vite que de telles attitudes ne sauraient trouver leurs places dans les pièces convenantes de l’amitié. L’amitié c’est de la gentillesse, des bonnes manières, la stabilité des sentiments. Les amis qui se crient dessus le restent rarement. Maris et femmes qui se crient dessus restent habituellement mariés – souvent heureux en ménage.

Les hommes et les femmes peuvent-ils être amis ? Je le pense. Tant qu’il n’y a pas d’attirance physique d’un coté comme de l’autre. Dès que le sexe rentre dans l’équation, rien ne va plus.

Avec les plus chaleureuses pensées d’un New York fiévreux,

Paul.

couvauster

( Here and Now, Letters 2008 – 2011, Paul Auster & J.M. Coetzee ) - (Source image : http://bit.ly/2ce6ZDP)
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5 commentaires

  1. Bobinette

    Je me suis toujours méfiée des amitiés féminines. Et pourtant les deux trahisons que j’ai vécues venaient d’hommes. Quelle subtilité dans le texte de Paul Auster… et quelle lucidité aussi.

  2. HERRERA EVELYNE

    Je pense que l’amitié est aussi compliquée que l’amour…car il s’agit de deux personnalités qui se cotoient et il est très difficile de ne pas décevoir ou être déçu.

  3. Lejeune V.

    Mais quelle hideuse traduction ! (de plus, bourrée de coquilles et de fautes d’orthographe)
    Où est la traductrice Christine le Boeuf qui interprétait la superbe langue de Paul Auster dans ses livres qu’elle traduisait chez Actes Sud ?
    Paul Auster, qui parle francais, serait sans nul doute décu de cette traduction cahotante et approximative …

    • Nicolas Bersihand

      Excusez-nous, madame, nous l’avons reprise et c’est vrai qu’il y avait des coquilles, erreurs… Et nous n’avons pu nous procurer la traduction de Mme Le Boeuf. Désolé, nos moyens sont aussi limités et parfois, quelques lettres ne sortent pas si bien éditées de nos fourneaux mais nous y travaillons. Avec votre compréhension, DesLettres

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