Lettre de Neil Armstrong à Robert Krulwich

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C'est vrai que nous aurions aimé rester sur la surface plus longtemps et nous aventurer plus loin.

Neil Armstrong (5 août 1930 – 25 août 2012), astronaute américain, est le premier homme à avoir posé le pied sur la Lune le 21 juillet 1969. L’événement, retransmis aux quatre coins du globe et regardé par 450 millions de terriens, fut aussi mémorable que ses paroles : « C’est un petit pas pour l’homme, mais un grand pas pour l’humanité. » Retour épistolaire sur son aventure spatiale.

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Cher Monsieur Krulwich :

J’ai été enchanté de lire votre article du 7 décembre sur la traversée de la surface lunaire par Apollo 11 ; les cartes de la NASA localisent de manière exacte les voies nécessaires pour terminer la myriade de tâches que nous devions accomplir. Et, bien que je n’aie pas vérifié, je pense que la comparaison avec la taille des terrains de sport est plutôt cohérente.

Vous avez demandé : « Qui savait ? »

La réponse à cette question est : À peu près n’importe qui s’intéressant à la réponse. Le plan pour le travail sur la surface lunaire était largement partagé et nous avions même organisé une répétition complète pour la presse au Centre Spatial Johnson de la NASA.

Il est vrai que nous étions prudents avec notre planification. Nous ne savions pas si la résistance des systèmes du module Lunaire et de nos combinaisons de pressurisation serait conforme aux anticipations des ingénieurs sur l’environnement lunaire hostile. Nous opérions dans un vide presque total avec une température bien au-dessus des 90 degrés et une gravité locale qui correspondait à un sixième de celle de la Terre. Cet environnement ne pouvait être reproduit sur Terre, mais nous avons essayé de tester notre équipement dans ces conditions du mieux que nous pouvions. Par exemple, comme la climatisation terrestre ne correspond pas aux conditions lunaires, nous devions utiliser de l’eau froide pour rafraîchir l’intérieur de nos combinaisons. Aucune donnée ne nous permettait de savoir combien de temps les petits réservoirs d’eau, placés dans nos sacs à dos, dureraient. Les officiels de la NASA ont limité notre temps de travail en surface de 2 à 3/4 heures pour la première exploration, pour s’assurer que nous ne mourrions pas d’hypothermie. Après être retournés au Module Lunaire et l’avoir repressurisé, nous étions capable de drainer et de mesurer l’eau restante dans nos sacs à dos pour confirmer les prédictions.

Il y avait une forte incertitude quant à notre mobilité dans nos encombrantes combinaisons pressurisées. Mon collègue a mis à l’œuvre de nombreuses techniques pour la caméra de télévision que j’avais installée dans une position prédéterminée pour être dans un endroit optimal afin de couvrir toutes nos activités. Les planificateurs d’avant-vol voulaient que l’on reste dans le champ de la TV pour pouvoir trouver, à partir de nos résultats, comment améliorer la planification des futures missions. J’admets franchement que j’ai laissé,  délibérément et en toute connaissance de cause, l’aire de travail planifiée hors du champ de la TV pour examiner et photographier l’intérieur des parois du cratère, à la recherche d’un éventuel soubassement visible ou de toute autre information utile. Je sentais que le gain potentiel valait le coup.

C’est vrai que nous aurions aimé rester sur la surface plus longtemps et nous aventurer plus loin du Module Lunaire et de la caméra de télévision. Mais nous avions un certain nombre d’équipements à installer, d’échantillons à documenter et à collecter, et de photographies à prendre. Le temps disponible était pleinement alloué et nous travaillions diligemment pour compléter nos tâches assignées. Le Laser Lunaire Ranging Retroreflector que nous avons installé est toujours utilisé aujourd’hui pour diverses expériences scientifiques.

Les voyages des Apollo suivants ont pu faire plus et se déplacer plus loin afin de couvrir des zones plus larges, notamment lorsque le véhicule Lunar Rover fut disponible en 1971. Mais dans KRULWICH WONDERS, vous faites une remarque importante, que j’ai soulignée à la House Science and Technology Committee. Au cours de mon témoignage en mai, j’ai déclaré : « Certains se demandent pourquoi les Américains devraient retourner sur la Lune ». « Après tout », disent-ils, « nous y avons déjà été. » Je trouve ça aberrant. C’est comme si les monarques du 16ème siècle proclamaient que « nous n’avons pas besoin de retourner au Nouveau Monde, nous y avons déjà été. » Ou comme si le Président Thomas Jefferson annonçait en 1803 que les Américains « n’ont pas besoin d’aller à l’ouest du Mississippi, l’Expédition de Lewis et Clark les ont déjà menés là-bas. » Les Américains ont visité et examiné six zones sur la Lune, dont la taille varie entre une banlieue et une petite ville. Cela laisse plus de 22 millions de kilomètres carrés à explorer.

J’ai tenté de vous donner un aperçu de la réponse à votre question « Qui savait ? »

J’espère que c’est utile.

Cordialement,
Neil Armstrong
Commander
Apollo 11

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