Lettre de Maurice Ravel au Comité de défense de la musique française

2

min

Il serait dangereux pour les compositeurs français d’ignorer systématiquement les productions de leurs confrères étrangers et de former une sorte de coterie nationale.

Maurice Ravel (7 mars 1875 – 28 décembre 1937) est un des plus grands compositeurs français : toutes les quinze minutes, quelque part dans le monde, on joue son fameux Boléro. En pleine Première Guerre mondiale, le compositeur mobilisé fait preuve d’une lucidité toute transnationale, et en tout cas anti-nationaliste, en s’opposant aux statuts de la Ligue Nationale pour la musique française qui voulait interdire de jouer le répertoire des pays ennemis. De la musique avant toute chose !

A-A+

Zone des Armées 7/6/16

Messieurs,

Un repos forcé me permet enfin de répondre à l’envoi de la notice et des statuts de la Ligue nationale pour la défense de la musique française. Excusez-moi, je vous prie, si je n’ai pu vous écrire plus tôt : mes diverses mutations, mon service aventureux ne m’ont guère laissé de loisirs jusqu’ici.

Excusez-moi aussi de ne pouvoir adhérer à vos statuts. La lecture attentive de ceux-ci et de votre notice me l’interdit.

Bien entendu, je ne puis que louer votre « idée fixe du triomphe de la Patrie », qui me poursuit moi-même depuis le début des hostilités. En conséquence, j’approuve pleinement le « besoin d’action » d’où est né la Ligue nationale. Ce besoin d’action a été si vif chez moi qu’il m’a fait quitter la vie civile, alors que rien ne m’y obligeait. […]

Mais je ne crois pas que pour la « sauvegarde de notre patrimoine artistique national » il faille « interdire d’exécuter publiquement en France des œuvres allemandes et autrichiennes contemporaines, non tombées dans le domaine public ». […]

Il serait même dangereux pour les compositeurs français d’ignorer systématiquement les productions de leurs confrères étrangers et de former ainsi une sorte de coterie nationale : notre art musical, si riche à l’époque actuelle, ne tarderait pas à dégénérer, à s’enfermer en des formules poncives.

Il m’importe peu que M.  Schönberg, par exemple, soit de nationalité autrichienne. Il n’en est pas moins un musicien de haute valeur, dont les recherches pleines d’intérêt ont eu une influence heureuse sur certains compositeurs alliés, et jusque chez nous. Bien plus, je suis ravi que MM. Bartók, Kodály et leurs disciples soient hongrois, et le manifestent dans leurs œuvres avec tant de saveur.

En Allemagne, à part M. Richard Strauss, nous ne voyons guère que des compositeurs de second ordre, dont il serait facile de trouver l’équivalent sans trouver nos frontières. Mais il est possible que bientôt de jeunes artistes s’y révèlent, qu’il serait intéressant de connaître ici.

D’autre part je ne crois pas qu’il soit nécessaire de faire prédominer en France et de propager à l’étranger toute musique française, quelle qu’en soit la valeur.

[…]

Maurice Ravel

( Christine Souillard, Ravel, Éditions Jean-Paul Gisserot, 1998 ) - (Source image : French composer Maurice Ravel (1875-1937), BNF, 1925, domaine public)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

Lettre de Pierre Boulez à Andrée Vaurabourg-Honegger : « Au besoin je pourrai être répétiteur dans un cours quelconque. »

Lettre de Claude Debussy à Igor Stravinsky : « Soyez de toutes vos forces, un grand artiste russe ! »

Lettre de Charles Baudelaire à Richard Wagner : « Je veux vous dire que je vous dois la plus grande jouissance musicale que j’aie jamais éprouvée. »

les articles similaires :

2 commentaires

  1. Gilles Théberge

    Monsieur Ravel fait partie de mes compositeurs préférés. Cette lettre nous donne un aperçu à la fois de son envergure et de son ouverture d’esprit.

    Je ne peux toutefois pas oublier une anecdote un peu triste cependant. Touchante aussi certainement. Vers la fin de sa vie on emmena monsieur Ravel à une soirée hommage. C’était un hommage à son œuvre musicale. Comme on le sait il était atteint de la maladie d’Alzheimer.

    On rapporte qu’à un moment donné il se penche vers la personne qui l’avait emmené et lui dit : «comme c’est beau, de qui est-ce…?»…

    • gilles formet

      maladie d’Alzheimer? il me semble qu’il avait une tumeur cérébrale pour laquelle il fut opéré
      Il n’a jamais supporté d’entendre ses oeuvres en concert et sortait rapidement pour une « cigarette libératrice » comme il aimait le dire

Laisser un commentaire

Vous devez être pour laisser un commentaire.