Lettre de Louise Michel à Victor Hugo 

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Si je ne vous écrivais pas, je ne pourrais supporter la vie.

L’une des premières grandes femmes engagées dans la politique et le combat féministe, Louise Michel (29 mai 1830 – 9 janvier 1905) fut une figure marquante de la Commune de Paris. Elle fut par la suite condamnée et exilée pour ses méfaits révolutionnaires et anarchistes. Bien avant, à l’âge de 20 ans, elle s’adresse à l’immense écrivain Victor Hugo alors que sa grand-mère tombe gravement malade et lui livre sa douleur, ses espoirs. Miracle : le grand homme lui répond. Les lettres d’Hugo à Louise Michel sont aujourd’hui perdues, mais celles de Louise Michel témoignent de la ferveur d’une renaissance. Des lettres historiques !

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[non daté]

(Entre le 10 et le 23) octobre 1850

Monsieur,

Je ne sais ce que je vous dirai mais je suis au désespoir et il faut que je vous écrive pour souffrir moins. Je ne m’inquiète pas si ma lettre doit vous paraître étrange car vous ne me connaissez pas et tout ce qui me tourmente ne peut vous toucher, mais il faut que je vous le dise pour me calmer un instant.

Mme Dehamis, ma grand-mère que je ne n’ai jamais quittée, est dangereusement malade et je me trouve sans force et sans courage contre cette affreuse inquiétude. Je suis comme folle, je ne sais ce que je fais ni ce que je dis. L’idée de la perdre est horrible pour moi et je n’en ai pas d’autre. Je vois bien qu’il n’y a plus d’espoir et que tout ce qu’on me dit de rassurant n’est que pour me consoler et cependant, malgré son âge, je ne puis m’imaginer qu’il me soit possible de vivre sans elle. J’oublie presque qu’il me resterait ma mère à consoler. Depuis que je suis au monde, je n’ai jamais quitté mon aïeule. Elle a été ma seule institutrice. Nous ne vivions que l’une pour l’autre et maintenant tout cela va finir. Je ne sais ce que je vous dis. Mes idées se brouillent mais vous me pardonnerez et vous m’écrirez quelques lignes pour me donner un peu de courage car je n’en ai plus. On dit que je suis pieuse, eh bien, si je la perdais, il me semble que je ne croirais plus rien. Dieu serait trop cruel.

Je trouve sous ma main je ne sais quels brouillons ; je vous les envoie. Ce sont peut-être les derniers que vous recevrez de moi. Si je la perdais, je ne ferais plus rien ou bien cela me ferait mourir. Alors, frère, vous feriez quelques vers sur ma tombe. Adieu, pardon de cette lettre, je suis folle de douleur, je ne sais que devenir, tout me semble mort, écrivez-moi.

Automne 1850

Merci, Ô merci mille fois. C’est du bonheur, au milieu de toutes mes peines, de me réfugier en vous comme dans un autre monde. Je ne vous écrirai pas souvent mais de bien longues lettres où je vous enverrai toute mon âme. Si j’ai cru que vous ne me répondiez pas, c’était sans vous accuser. Hugo, je croyais à la fatalité. Je désespérais même de Dieu et il semblait qu’il devait me maudire parce qu’en doutant de lui j’avais foi en vous. Merci encore.
N’importe ce qui m’arrive : si je vous le confie, je souffrirai moins. Qu’importe la distance entre nous, mon âme est un rayon de la vôtre et je laisse courir ma pensée sans m’inquiéter. Pardon de ne pas vous écrire avec plus de respect mais avec vous ces mots glacés me font mal, et puis, moi qui ne vous verrai jamais, pourquoi me serait-il défendu de vous le dire, Hugo ? Vous comprendriez qu’un prisonnier aimât le seul rayon de soleil qui brillerait dans sa solitude. Laissez-moi vous dire tout ce que je pense, comme si vous étiez là, devant le foyer et dans le fauteuil vide de ma grand-mère, vos mains dans les miennes, ainsi que nous restions de longues heures le soir, elle et moi. Avez-vous éprouvé parfois de ces instants où l’âme brise le corps ? C’est ainsi que je mourrai, et alors je serai bien heureuse, je la reverrai. Et si Dieu me donne des ailes, je veillerai sur vous.
Dites-moi si vous avez éprouvé de ces pensées qui dévorent et qu’on ne comprend pas ? Ce doit être la langue du ciel ou celle de l’enfer. On ne le sait que dans le tombeau. Tout me semble comme un rêve ; mais c’est peut-être le rêve qui est la vie. J’en suis venue à douter de tout, même de la réalité de l’existence. J’écrirai quelques pages de ma vie, mais pour vous seul. Tout ce que je vous dirai ne sera qu’entre dieu et nous. Et vous comprendrez pourquoi j’ai cru à la fatalité, et pourquoi, quand un nom magique a brillé dans ma nuit, j’ai crié vers lui. Mais ce n’est pas aujourd’hui que je vous dirai tout cela, il m’est impossible de suivre une idée, et ces pensées que je ne puis démêler me déchirent. Il me semble que mon front se brise pour les laisser s’envoler et je ne trouve pas une parole pour vous écrire. Hugo, ne m’oubliez jamais, dites-moi que vous pensez à moi. Lors même que cela ne serait pas, dites-le moi.

Date exacte inconnue

Ô non, la lettre que je vous ai écrite ne sera pas la dernière, comme je vous le disais dans un de ces instants de découragement où je doute de tout, excepté de vous. Aujourd’hui, je me sens de la force et du courage et je crois à ma destinée. Que ce soit orgueil ou pressentiment, qu’importe, je vous le dirai, car je ne voudrais pas qu’une seule de mes pensées fût un secret pour vous.
N’êtes-vous pas un frère pour moi, Hugo, et plus qu’un frère, car nous n’avons qu’une âme. Je voudrais vous remercier encore de m’avoir dit de vous écrire souvent, à vous qui avez tant d’autres préoccupations que mes lettres. J’ai mille choses à vous dire et je ne trouve qu’un seul mot pour tout cela, j’ai bien le droit de vous le redire, moi qui me suis donnée à Dieu pour toujours, c’est comme si un habitant de l’autre monde venait de la tombe ou du ciel vous répéter, frère, que je vous aime, parce que vous êtes généreux et grand au milieu de tant de caractères hideux. Ah, vous ne savez pas combien vous êtes grand, même aux yeux de la calomnie. J’ai le droit aussi de vous le dire, moi qui vous ferais de même des reproches si j’avais des doutes.

À bientôt, car, si je ne vous écrivais pas, je ne pourrais supporter la vie.

 

louisemichel

 

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( Louise Michel, Je vous écris de ma nuit : Correspondance générale de Louise Michel 1850-1904, Max Chaleil, 2005 ) - (Source image : Victor Hugo, circa 1884, photographie de Nadar / Louise Michel, © Wikimedia Commons)
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13 commentaires

  1. Chérif Lamin

    En pleine perdition sentimentale on a besoin d’un soutien morale. Mais l’attachement de Louise à Victor Hugo est débordant et dépassant toutes les limites, du fait qu’elle perd confiance à Dieu pour se préserver d’un poète. O la-las quel attachement. Mais je crois que ça provient d’un état d’âme angoissé et paniqué.

  2. HERRERA EVELYNE

    Ces lettres sont belles, car elles s’adressent à un Grand Homme, certes, mais qui ne la connait pas et en qui Louise Michel met toute sa Foi…Il est évident que perdre l’être que l’on aime, chérit, dont l’absence nous ravage, peut nous faire perdre la tête, nous faire nous sentir seule, désemparée devant les années que nous devrons vivre sans lui.

  3. LOOSE

    Louise Michel a échangé avec Victor Hugo des missives puissantes pleines d’espoir où elle a ardemment souhaité obtenir des réponses à ses tourments en considérant le poète comme Dieu.
    La perte de sa grande mère a été transférée par l’échange permi par Victor Hugo qui a eu la bonté de la comprendre.
    Quelle belle écriture!!!

  4. alilou sourire

    Au fait , Louise écrit à son ombre, elle n’ écrit à personne ,c’ est le trop plein qui se déverse sur un symbole, et la réponse de V.Hugo n’ a fait qu’ entretenir une flamme…Une soupape pour Louise qui aurait mieux fait de voir des psy de l’ époque..qu’importe l’ écriture peut être porteuse s’il ya un feed -back notamment d’un illustre homme de l’ époque.

  5. nbrochen@wanadoo.fr

    Je suis boulversée de ces magnifiques lettres… Les âmes parfois se rencontrent, je trouve ça merveilleux… Le fait de ne pas connaître l’autre permet d’être vrai et sincère. Je tiens a précisé que je suis athée

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