Lettre de Léon Tolstoï à sa femme

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Je m'en vais.

Le 20 novembre 1910, au terme d’une longue et riche vie qui l’a vu écrire deux des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale (Guerre et paix et Anna Karénine), révolutionner l’enseignement, fonder une communauté utopique et s’imposer comme l’un des sages de son temps, Léon Tolstoï  meurt, à l’âge de 82 ans, d’une pneumonie dans la gare d’Astapovo, tout près de sa demeure. Quelques jours auparavant, il écrit cette lettre à sa femme Sophie qu’il décide alors, au bout de 48 ans de vie commune et tumultueuse, ponctuée par la naissance de 13 enfants, de quitter. La mort le surprend en route vers la liberté retrouvée.  Cette lettre de séparation, tragique, devient ainsi la lettre d’adieu d’un des plus grands écrivains de l’histoire de l’humanité.

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30-31 octobre 1910

Une entrevue et, à plus forte raison, mon retour maintenant sont impossibles. Pour toi, ce serait comme tout le monde me le dit, préjudiciable au plus haut point, pour moi, ce serait affreux ; étant donné ta nervosité, ton irritation, ton état maladif, la situation serait encore pire qu’avant, si c’est possible. Je te conseille de prendre ton parti de ce qui s’est passé, de te faire temporairement à ta nouvelle situation, et surtout je te conseille de te soigner.

Si tu m’aimes ou du moins si tu ne me détestes pas, tu devrais essayer de te mettre un peu à ma place. Si tu le faisais, non seulement tu ne me condamnerais pas, mais tu essayerais de m’aider à trouver le repos et une possibilité de vie humaine, tu essayerais de m’aider en faisant un effort sur toi-même, et toi non plus tu ne souhaiterais pas que je revienne en ce moment. Ton état actuel, tes envies et tes tentatives de suicide, qui plus que toute autre chose montrent que tu as perdu le contrôle de toi-même, rendent impensables mon retour maintenant. Il n’y a que toi qui puisses épargner toutes ces souffrances à tes proches, à moi, et surtout à toi-même. Essaye d’employer ton énergie non pas à obtenir que tout se passe selon tes désirs – pour l’instant, mon retour -, mais à retrouver ton calme, à apaiser ton âme, et tu obtiendras ce que tu souhaites.

Après deux jours passés à Chamordino et à Optina, je m’en vais. Je posterai ma lettre en cours de route. Je ne te dis pas où je vais, parce que j’estime que pour toi et pour moi une séparation est nécessaire. Ne crois pas que je sois parti parce que je ne t’aime pas. Je t’aime et je te plains de tout mon cœur, mais je ne peux pas agir autrement. Je sais que ta lettre est sincère, mais tu n’es pas en état de faire ce que tu souhaites. Il ne s’agit pas de satisfaire mes vœux ou mes volontés, mais uniquement de ton équilibre, d’une attitude raisonnable et pondérée. Tant que cela n’est pas, la vie commune est pour moi impensable. Revenir alors que tu es dans cet état signifierait pour moi renoncer à la vie. Je ne m’estime pas en droit de le faire. Adieu, ma chère Sonia, que Dieu te vienne en aide. La vie n’est pas une plaisanterie, et nous n’avons pas le droit de la quitter à notre gré, et il n’est pas raisonnable non plus de la mesurer à sa durée. Les mois qui nous restent à vivre sont peut-être plus importants que toutes les années passées, et nous devons les vivre dignement.

L. T.

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( Tolstoï, Lettres II, Gallimard, 1986. ) - (Source image : Ilya Repin/Tretyakov Gallery, Moscou.)
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Lettre de Léon Tolstoï à Zinaïda Lioubotchinskaïa : « La vie est indestructible. »

Lettre de Léon Tolstoï à Gandhi : « Il n’y a qu’une solution, celle de la reconnaissance de la loi d’amour et du refus de toute violence. »

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11 commentaires

  1. mt

    C’est pas poetique et surtout pas une lettre d’ amour…Sonia vas te soigner…donc la faute c’est de Sonia…elle veut se suicider?…Lev lui donne le coup de grace…mais la mort est la, la pour lui, pas pour elle, a l’attendre, a la gare…

    • jeannine

      C’EST BIEN COMME CELA QUE JE L’AI Interprétée, une lettre d’Adieu qui fait mal, mais surtout une lettre de reproche, en tous les cas, Dieu a voulu de Lui et non d’elle avec toutes ses tentatives de suicide… il faudrait savoir aussi pourquoi elle était aussi déprimée, 13 enfants n’est pas du tout une aubaine à faire pousser et à éduquer…

      • Laurence Perks

        En plus de l’épuisement causé par les enfants, vu comme la traitait, il y avait de bonnes raisons à sa déprime! VCette femme était une saintenou une masochiste pour ne pas l’

  2. E

    En réalité, il l aimait vraiment, peut-être d’un amour sincère, peut-être non. Je ne sais pas, puis qui le sait réellement à par lui au final ?
    Mais nous pouvons constater qu’à un moment il n’avait plus le choix, même s’il aurait voulu et combien peut-on l’imaginer par ce « je t’aime » plus ou moins mélodramatique. Il ne pouvait pas s’arrêter de vivre, personne ne peut faire quelqu’un s’arrêter de vivre, d’expérimenter de nouvelles choses juste pour une autre personne qui est en mal d’amour (je ne dis pas que je ne comprends pas, je comprends tout à fait) cependant, imaginez aimer une personne perdant la tête peu à peu qui ne veut ou ne peut s’avouer la dure réalité. Un amour peut durée, la tristesse aussi mais ce ne sont que des phases psychique qui repose tantôt sur l’état d’âme, tantôt l’orgueil. Or, la remise en question doit bien se faire un jour par rapport à soi-même et non seulement à l’autre. Pour cela il faut être seul face à soi et non soi face à l’autre.
    Parfois, même dirais-je personnellement souvent ne vivre que pour l’autre, c’est se tuer soi-même si ce n’est pas réciproque ou acquit. Malgré le temps qui passe, si ce sont des sentiments pures, nous pouvons toujours imaginer que cela change à un moment donné mais pas quand la personne est trop sali, trop mal, trop peu convenable à l’heure actuel. J’ai sans doute l’air un peu cru, mais je le comprends autant que je la comprends elle.

  3. kroukopf

    Ils devaient former un couple suffisamment névrotique pour que seule la mort puisse les séparer; la culpabilité de l’abandon l’a tué:  » Ni avec toi, ni sans toi  » Inéluctable …

  4. colette2028@hotmail.com

    Tolstoï fuit Iasnaïa Poliana dans la nuit, le pays qui lui est cher, la maison où il est né et où il a vécu. où il a conçu ses chefs d’oeuvre, Il est accompagné d’une de ses filles, de son médecin .. Il est âgé, assez malade. Il a tout le monde sur le dos, Sophie sa femme dont les reproches à son égard sont parfaitement légitimes, ses enfants, Tcherkov, les tolstoïens .. 3 jours après il va mourir.
    Cette lettre rédigée à la hâte pour Sophie n’a d’autre but que de chercher à la raisonner, à le comprendre. Sophie est dans un état de surexcitation terrible. Ce n’est pas sa meilleure lettre, dans le sens qu’il dit des choses vraisemblablement qu’il ne veut pas dire, et qu’on n’y retrouve pas sa lucidité habituelle et la justesse de son propos. Je ne serais pas parti sur une lettre comme ça ! Si on parcourt ses lettres qui précèdent, Tolstoï y affiche toujours son sentiment amoureux envers celle qui lui a tout donné, mais il sent aussi sa fin proche et il entend que sa fin soit conforme à ses idées qu’il rumine depuis des lustres sans pouvoir les mettre en pratique. Sa situation est complexe, parce que la personnalité de Tolstoï est complexe. Troyat a dit quelque chose comme ceci: il y avait quarante facettes dans sa personnalité. Il est parfois obligé de se défaire de l’emprise de Tcherkov qu’il a lui-même approuvé. Ce Tcherkov est un être abject, un intrusif dans la famille Tolstoï, mais ce dernier par faiblesse sans doute à son âge ne l’a jamais véritablement éconduit laissant beaucoup de confusion à Iasnaia Poliana, et en cela il est sûr que le grand écrivain russe est coupable. Il s’est mis dans une situation inextricable.
    Mais, mais, mais, nous savons tout ça, par les protagonistes eux-mêmes à travers leurs journaux intimes, les correspondances, je pense qu’il faut respecter davantage les auteurs et avoir un peu de pudeur. Il convient de lire en contrepoint les livres des enfants qui relativisent tout celà. Tolstoï était encore à 82ans la veille à Iasnaia Poliana parmi les siens et a vécu près de 50 ans avec sa femme. Si on avait un aperçu comme ça de la vie de chacun, on s’apercevrait que les choses sont souvent plus odieuses, plus surprenantes, et les fins de vie ne sont jamais drôles. Il est toujours facile dans son confort douillet d’émettre à bon compte des jugements sur la vie d’autrui. Vraiment un peu de pudeur ! On pourra toujours me rétorquer que Tolstoï n’a rien fait pour qu’on ne lise pas ses journaux intimes, mais ses journaux intimes étaient avant tout de la littérature, une forme de genèse à la création, quant à sa correspondance, elle ne vaut d’abord que pour celui à qui elle est adressée, et reconnaissons aussi que le génial écrivain n’était pas économe d’autocritique.
    Patrice Gloanec
    13 avril 2018

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