Lettre de Kateb Yacine à Albert Camus

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Exilés du même royaume nous voici comme deux frères ennemis.

Kateb Yacine (1929- 1989), écrivain algérien, est devenu une sorte de mythe dans son pays natal, en tant que figure de l’intellectuel total et sans compromission mais aussi comme romancier lumineux (Nedjma). À l’âge de 15 ans, il a pris part à la manifestation du 8 mai 1945, ce pour quoi il a été arrêté et détenu pendant trois mois. En 1957, alors que la guerre d’Algérie fait des ravages, le jeune Kateb Yacine, en exil à Paris, décide d’écrire fraternellement à Albert Camus. Ce dernier vient de recevoir le Prix Nobel de littérature. La première phrase de la missive fait directement référence à L’Exil et le royaume, le dernier recueil de nouvelles de Camus qui ait été publié de son vivant. Par cette lettre, Yacine apporte une nouvelle pierre à l’édifice de la controverse autour de la déclaration de Camus prononcée à Stockholm et souvent mal interprétée, « j’aime la Justice, mais je défendrai ma mère avant la justice ».

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1957

Mon cher compatriote,

Exilés du même royaume nous voici comme deux frères ennemis, drapés dans l’orgueil de la possession renonçante, ayant superbement rejeté l’héritage pour n’avoir pas à le partager. Mais voici que ce bel héritage devient le lieu hanté où sont assassinées jusqu’aux ombres de la Famille ou de la Tribu, selon les deux tranchants de notre Verbe pourtant unique. On crie dans les ruines de Tipasa et du Nadhor.
Irons-nous ensemble apaiser le spectre de la discorde, ou bien est-il trop tard ? Verrons-nous à Tipasa et au Nadhor les fossoyeurs de l’ONU déguisés en Juges, puis en Commissaires-priseurs ? Je n’attends pas de réponse précise et ne désire surtout pas que la publicité fasse de notre hypothétique co-existence des échos attendus dans les quotidiens. S’il devait un jour se réunir en Conseil de Famille, ce serait certainement sans nous. Mais il est (peut-être) urgent de remettre en mouvement les ondes de la Communication, avec l’air de ne pas y toucher qui caractérise les orphelins devant la mère jamais tout à fait morte.

Fraternellement, Kateb Yacine

katebyacine

 

( Kateb Yacine, « Lettre à Albert Camus », in Albert Dichy et Mireille Djaïder, Kateb Yacine, éclats de mémoire, IMEC Éditions, 1994. ) - (Source image : Kateb Yacine 1956 - autographing Nedjma / Albert Camus, Library of Congress http://www.loc.gov/pictures/item/93507512 © Wikimedia Commons)
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