Lettre de Jack London à Max Fedder

3

min

« Il n’y a qu’une seule façon de débuter, et c’est de commencer avec du dur labeur. »

Jack London (12 janvier 1876 – 22 novembre 1916) est un écrivain américain — auteur d’une cinquantaine de romans et nouvelles (et pas seulement Croc Blanc !) — dont les thèmes de prédilection sont la nature et l’aventure. À un jeune aspirant écrivain qui lui avait envoyé un manuscrit, il répond par cette lettre d’une féroce honnêteté !

A-A+

26 octobre 1914

Cher Max Fedder,

Que peut-on attendre des gars de vingt ans, sans expérience, à propos de la manière et de la forme ? Bon Dieu, mon garçon, il vous faudrait cinq ans d’apprentissage pour devenir un forgeron aguerri. Oseriez-vous dire que vous avez passé, non pas cinq ans, mais au moins cinq mois de labeur irréprochable et ininterrompu essayant d’apprendre les ficelles du métier d’écrivain professionnel, qui peut vendre son travail aux magazines et recevoir de l’argent sonnant et trébuchant pour cela ? Bien sûr que vous ne le pouvez pas ; vous ne l’avez pas fait. Et pourtant, vous devriez être capable de comprendre avec cela que la seule explication pour laquelle les écrivains à succès reçoivent de telles fortunes c’est parce que très peu de ceux qui désirent écrire deviennent des écrivains à succès. Si cela demande cinq ans de travail pour devenir un forgeron aguerri, combien d’années de travail condensé en dix-neuf heures par jour, pour qu’une année compte pour cinq. Combien d’années d’un tel travail, étudiant la manière et la forme, l’art et l’artisanat, pensez-vous qu’il faille à un homme, avec un talent inné et quelque chose à dire, pour se faire une place dans le monde des lettres et recevoir mille dollars en argent sonnant et trébuchant par semaine ? […]

Il n’est pas possible que vous, à vingt ans, vous ayez fait le travail d’écriture qui ferait que vous mériteriez le succès. Vous n’avez pas encore commencé votre apprentissage. La preuve en est que vous osez intituler ce manuscrit « Un Journal de Quelqu’un qui doit Mourir ». […]

Mon gars, je vous parle très franchement. Souvenez-vous d’une chose très importante : votre ennui à vingt ans, est votre ennui de vingt ans. Vous aurez d’autres ennuis compliqués et variés avant de mourir. Je vous le dis, moi qui ai dépassé l’ennui des seize ans, tout comme l’ennui des vingt ans ; et l’ennui, et le fait d’être blasé, et la grande misère de l’ennui de vingt-cinq ans, et de trente ans. Et cependant je vis, je m’empâte, je suis très heureux et je ris durant une grande partie de mes heures éveillées. Vous voyez, la maladie a tellement plus progressé chez moi que chez vous que moi, en tant que survivant estropié de la maladie, je regarde vos symptômes comme étant à peine les symptômes préliminaires des adolescents. Encore une fois, laissez-moi vous dire que je les connais, que je les ai eus, et que j’ai simplement eu bien pire après de la même sorte, il y a tellement pire qui vous attend. Entre temps, si vous voulez réussir pour être bien payé, préparez-vous à travailler.

Il n’y a qu’une seule façon de débuter, et c’est de commencer ; et commencer avec du dur labeur, et de la patience, préparé pour toutes les déceptions — qui étaient celles de Martin Eden avant qu’il n’ait du succès, qui étaient les miennes avant que j’ai du succès — parce que j’ai simplement appliqué à mon personnage de fiction, Martin Eden, mes propres expériences dans le jeu de l’écriture.

La prochaine fois que vous serez en Californie, je serai ravi que vous me rendiez visite dans mon ranch. Je peux vous parler de la façon la plus terre à terre possible, et vous ferez entrer dans le crâne des faits de la vie qui jusqu’ici ont échappé à votre propre expérience.

Cordialement,

Jack London

Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

Lettre de Rainer Maria Rilke à un jeune poète: « Que serait une solitude qui ne serait pas une grande solitude ? »

Lettre de Gustave Flaubert à Victor Hugo : « Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante. »

Lettre de Victor Hugo à Gustave Flaubert : « Je suis un solitaire et j’aime vos livres. »

les articles similaires :