Lettre de J.R.R. Tolkien à son fils

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Mes opinions politiques penchent de plus en plus vers l'Anarchie.

J.R.R. Tolkien (3 janvier 1892 – 2 septembre 1973) père de la trilogie du Seigneur des Anneaux et de Bilbo le Hobbit, véritables monuments de la Fantasy, était avant tout un professeur de littérature anglaise profondément respecté. Ses œuvres ont traversé le temps et passionnent encore des millions de personnes à travers le monde, faisant de lui une figure iconique de la littérature du 20ème siècle. Dans cette missive que l’auteur adresse à son fils, Christopher, il expose ses visions politiques.

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29 novembre 1943

Mes opinions politiques penchent de plus en plus vers l’Anarchie (au sens philosophique, désignant l’abolition du contrôle, non pas des hommes moustachus avec des bombes) – ou vers la Monarchie « non constitutionnelle ». J’arrêterais quiconque utilise le mot Etat (dans un sens autre que le domaine inanimé qui recouvre l’Angleterre et ses habitants, chose qui n’a ni pouvoir, ni droits, ni esprit) ; et après lui avoir laissé une chance de se rétracter, l’exécuterais s’il s’obstinait ! Si nous pouvions revenir aux noms personnels, cela ferait le plus grand bien. Le gouvernement est un nom abstrait désignant l’art et le fait de gouverner, et ce devrait être un délit de l’écrire avec un g majuscule ou pour parler des personnes. Si les gens avaient l’habitude de parler du « Conseil du Roi George, Winston et sa bande », cela aiderait beaucoup à éclaircir les idées, et à limiter le terrifiant glissement vers la Euxcratie. De toute façon, l’étude convenable de l’Homme est tout sauf l’Homme ; et l’emploi le moins convenable pour n’importe quel homme, même les saints (qui, dans tout les cas, étaient pour le moins réticents à l’accepter), est de commander d’autres hommes. Pas un sur un million n’est indiqué pour l’emploi, et surtout pas ceux qui en recherchent l’occasion.

Et du moins cela ne concerne qu’un petit groupe d’hommes qui savent qui est leur maître. Les gens au Moyen Age avaient on ne peut plus raison de faire de nolo episcopari la meilleure raison qu’un homme pût donner aux autres pour être fait évêque. Donne-moi un seul nom de roi dont l’intérêt principal dans la vie est les timbres, les chemins de fer ou les chevaux de course, et qui a le pouvoir de renvoyer son vizir (ou quelque autre nom que tu préfères lui donner) s’il n’aime pas la coupe de son pantalon. Et ainsi de suite jusqu’au bas de l’échelle.

Mais, bien entendu, la faiblesse fatale de tout cela – après tout, ce n’est que la faiblesse fatale de tout cela -, c’est que cela ne marche, et n’a marché, que quand le monde entier part en pagaille, toujours de la façon propre à la bonne vieille inefficacité humaine. Les Grecs querelleurs et vaniteux ont réussi leur coup contre Xerxès ; mais les abominables chimistes et ingénieurs ont donné de tels pouvoirs à Xerxès, et à toutes les communautés de fourmis, que les gens biens ne semblent pas avoir l’ombre d’une chance. Nous essayons tous de mettre en pratique le style d’Alexandre – et comme l’Histoire le montre, cela a orientalisé Alexandre et tous ses généraux.

Ce pauvre ballot se prenait (ou aimait que les gens le prennent) pour le fils de Dionysos, et il mourut à cause de la boisson. La Grèce qui valait la peine d’être sauvée de la Perse périt de toute façon ; et devint une sorte de Vichy-Hellas ou Hellas-Combattante (qui ne combattit pas), parlant de l’honneur et de la culture helléniques et prospérant grâce à la vente d’ancêtres des sales cartes postales. Mais ce qu’il y a de particulièrement horrible dans le monde actuel, c’est que toute cette satanée histoire se passe dans un mouchoir de poche. Il n’y a nulle part où fuir.

Je soupçonne même les infortunés petits Samoyèdes d’avoir de la nourriture en boîte et un haut-parleur dans le village racontant les histoires pour enfants de Staline sur la Démocratie et les méchants Fascistes qui mangent des bébés et volent des chiens de traîneau. Il y a seulement un point positif : l’habitude grandissante qu’ont les hommes mécontents de dynamiter les usines et les centrales électriques ; j’espère que cela, maintenant que c’est encouragé comme un acte de « patriotisme », pourra rester une habitude ! Mais cela ne sera aucunement profitable si ce n’est pas universel.

Bien, je te souhaite bon courage et plein d’autres bonnes choses, mon très cher fils. Nous sommes nés à une sombre époque et trop tard (pour nous). Mais il y a ce réconfort : s’il en avait été autrement nous ne saurions pas, ou n’aimerions pas tant ce que justement nous aimons. J’imagine que le poisson hors de l’eau est le seul poisson à avoir l’idée de l’existence de l’eau. Et nous pouvons également toujours utiliser de petites épées. « La Couronne de Fer ne me fera pas plier, ni jeter mon petit sceptre d’or ». Tente ta chance avec les Orques, avec des mots ailés, hildenaedran (des vipères de guerre) ; des flèches mordantes – mais assure-toi de la cible, avant de tirer.

( J.R.R. Tolkien : lettres ; Christian Bourgois Editeur )
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  1. Vincent Mespoulet

    Pour Simon, voici la lettre originale:

    n the summer of 1943, Christopher, then aged eighteen, was called up into the Royal Air Force. When this letter was written, he was at a training camp in Manchester.

    My political opinions lean more and more to Anarchy (philosophically understood, meaning abolition of control not whiskered men with bombs) – or to ‘unconstitutional’ Monarchy. I would arrest anybody who uses the word State (in any sense other than the inanimate realm of England and its inhabitants, a thing that has neither power, rights no mind); and after a chance of recantation, execute them if they remained obstinate! If we could get back to personal names, it would do a lot of good. Government is an abstract noun meaning the art and process of governing and it should be an offence to write it with a capital G or so as to refer to people. If people were in the habit of referring to ‘King George’s council, Winston and his gang’, it would go a long way to clearing thought, and reducing the frightful landslide into Theyocracy.

    Anyway the proper study of Man is anything but Man; and the most improper job of any man, even saints (who at any rate were at least unwilling to take it on), is bossing other men. Not one in a million is fit for it, and least of all those who seek the opportunity. And at least it is done only to a small group of men who know who their master is. The mediævals were only too right in taking nolo efiscopari as the best reason a man could give to others for making him a bishop. Give me a king whose chief interest in life is stamps, railways, or race-horses; and who has the power to sack his Vizier (or whatever you care to call him) if he does not like the cut of his trousers. And so on down the line.But, of course, the fatal weakness of all that – after all only the fatal weakness of all good natural things in a bad corrupt unnatural world is that it works and has worked only when all the world is messing along in the same good old inefficient human way.

    The quarrelsome, conceited Greeks managed to pull it off against Xerxes; but the abominable chemists and engineers have put such a power into Xerxes’ hands, and all ant-communities, that decent folk don’t seem to have a chance. We are all trying to do the Alexander-touch – and, as history teaches, that orientalized Alexander and all his generals. The poor boob fancied (or liked people to fancy) he was the son of Dionysus, and died of drink. The Greece that was worth saving from Persia perished anyway; and became a kind of Vichy-Hellas, or Fighting-Hellas (which did not fight), talking about Hellenic honour and culture and thriving on the sale of the early equivalent of dirty postcards.

    But the special horror of the present world is that the whole damned thing is in one bag. There is nowhere to fly to. Even the unlucky little Samoyedes, I suspect, have tinned food and the village loudspeaker telling Stalin’s bed-time stories about Democracy and the wicked Fascists who eat babies and steal sled-dogs. There is only one bright spot and that is the growing habit of disgruntled men of dynamiting factories and power-stations; I hope that, encouraged now as ‘patriotism’, may remain a habit! But it won’t do any good, if it is not universal.

    Well, cheers and all that to you dearest son. We were born in a dark age out of due time (for
    us). But there is this comfort: otherwise we should not know, or so much love, what we do love. I
    imagine the fish out of water is the only fish to have an inkling of water. Also we have still small
    swords to use.

    ‘I will not bow before the Iron Crown, nor cast my own small golden sceptre down.’

    Have at the Orcs, with winged words, hildenddran (war-adders), biting darts – but make sure of
    the mark, before shooting.

  2. lecteur lambda

    je pense que simon voulait dire « la source » = les références de l’éditeur, des traducteurs… tout cela n’est pas libre de droits !
    pour publier un texte de ce genre, un site doit obtenir l’autorisation de l’éditeur, ici les éditions bourgois

  3. vincent ferré

    bonjour,

    je regrette que des experts en traduction trouvent celle ci « pas terrible (euphémisme) »… mais la qualité d’une traduction ne change rien aux questions légales : reproduire un texte (ici en anglais ET en français) est interdit par la loi, sans autorisation des éditeurs. Il ne s’agit pas de « payer des droits » mais de faire les choses dans les règles et de respecter le travail de ceux qui éditent, publient et traduisent un auteur apprécié par de nombreux lecteurs.

    vincent ferré (mauvais) co-traducteur de cette lettre

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