Lettre de H-D. Thoreau à Harrison Blake

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Ce qui peut être exprimé en mots peut être exprimé dans la vie.

Henry David Thoreau (12 juillet 1817 – 6 mai 1862) est un philosophe, naturaliste et poète américain, né et mort à Concord, dans le Massachusetts. Principalement connu en France pour l’essai La Désobéissance civile et ses prises de position contre l’esclavage des Noirs, il est aussi un auteur transcendantaliste très influencé par l’observation et l’amour de la nature.

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Concord, 27 mars 1848

Je suis heureux de savoir que mes mots, même s’ils ont été proférés depuis si longtemps que je peux à peine revendiquer en être l’auteur, vous ont atteint. Cela me fait plaisir parce que cela me donne raison de croire que j’ai parlé de ce qui concerne les hommes, et que ce n’est pas en vain que l’homme parle à l’homme. C’est la valeur de la littérature. Pourtant ces jours sont si éloignés, dans tous les sens du terme, que je dois regarder la page à nouveau, pour apprendre quelle était alors la teneur de mes pensées. Je devrais louer cet article, de toute façon, même si ce n’était que pour l’occasion de votre lettre.

Je crois fermement que la vie intérieure et la vie extérieure correspondent ; que si quelques-uns devaient réussir à vivre une vie plus élevée, les autres n’en auraient pas connaissance ; que la différence et la distance ne font qu’une. Se mettre à vivre une vie authentique, c’est entreprendre un voyage vers un pays éloigné, se trouver peu à peu entouré de nouvelles scènes et de nouvelles personnes ; et aussi longtemps que les anciens seront autour de moi, je sais que je ne suis pas en train de vivre une vie nouvelle ou meilleure. L’extérieur est seulement la couche externe de ce qui est à l’intérieur. Les hommes ne sont pas cachés sous leurs habitudes, mais révélés par elles ; ce sont leurs vrais vêtements. Je me soucie peu de la raison qu’ils donnent, quelque curieuse qu’elle soit, pour les respecter. Les circonstances ne sont pas rigides et fermes, mais nos habitudes sont rigides. Nous sommes aptes à parler vaguement, parfois, comme si une vie divine devait être greffée ou construite sur ce cadeau comme une fondation souhaitable. Ceci pourrait être fait si nous pouvions construire ainsi par-dessus notre ancienne vie, en en ôtant la chaleur de notre affection, et en y ajoutant, comme la grive construit par-dessus l’œuf du coucou, et pond le sien par-dessus, et ne couve que lui ; mais le fait est que, nous — la cloison est si mince — couvons les deux, et celui du coucou toujours en premier, et le jeune oiseau pousse les jeunes grives vers la sortie. Non. Détruis l’œuf du coucou, ou construis un nouveau nid.

Le changement est le changement. Aucune nouvelle vie n’emplit les vieux corps ; ils tombent en décrépitude. Cela naît, grandit, s’épanouit. Les hommes, très pathétiquement, prennent de l’âge, l’acceptent et le portent. Pourquoi tolérer l’hospice quand on peut aller au paradis ? C’est un embaumement, rien de plus. Laissez vos onguents et vos bandes de lin pour les corps de nourrissons. Vous verrez dans les catacombes d’Égypte le résultat de cette tentative — c’est la fin.

Je crois en la simplicité. Il est aussi stupéfiant que triste de voir combien d’affaires triviales l’homme, même le plus sage, pense devoir honore chaque jour ; de voir qu’il pense devoir omettre une affaire singulière. Quand le mathématicien résout un problème difficile, il libère d’abord l’équation de toutes ses contraintes et la réduit à ses termes les plus simples. Pour simplifier le problème de la vie, distinguer le nécessaire et le réel. Examiner la terre pour voir où s’ancrent nos racines principales. Je me reposerais sur les faits. Pourquoi ne pas regarder — utiliser nos yeux ? Les hommes ne savent-ils rien ? Je connais beaucoup d’hommes qui, dans les choses de la vie, ne se leurrent pas ; qui ne croient pas aux sornettes, qui font correctement leurs comptes, et savent comment investir leur argent ; qui sont réputés pour être prudent et avisés, qui pourtant resteront derrière un bureau la majeure partie de leur vie, comme des guichetiers dans des banques, luire faiblement, rouiller, et finalement s’éteindre là-bas. S’ils savent quoi que ce soit, pour quoi sous le soleil font-ils cela ? Savent-ils ce qu’est le pain ? Ou pour quoi ? Savent-ils ce qu’est la vie ? S’ils savaient quelque chose, les endroits qui les connaissent ne les connaîtraient aujourd’hui plus.

Ceci, notre respectable vie quotidienne, sur laquelle l’homme de sens commun, l’anglais du monde, se tient si catégoriquement, et sur laquelle nos institutions sont fondées, est en fait l’illusion la plus dense, et elle s’évanouira comme la matière infondée d’une vision ; mais la faible lueur de réalité qui quelquefois illumine les ténèbres du jour pour tous les hommes, révèle quelque chose de plus solide et endurant qu’inflexible, qui est en fait la pierre angulaire sud monde.

Les hommes ne peuvent concevoir un état des choses si juste qu’il ne pourrait être réalisé. Un homme peut-il honnêtement s’en remettre à son expérience et dire qu’il en est ainsi ? Avons-nous des faits auxquels faire appel quand nous disons que nos rêves sont prématurés ? As-tu déjà entendu parler d’un homme qui a lutté toute sa vie fidèlement et individuellement vers un objet et ne l’a obtenu d’aucune façon ? Si un homme espère constamment, n’est-il pas élevé ? Un homme a t-il déjà essayé l’héroïsme, la magnanimité, la vérité, la sincérité, et trouvé qu’ils n’avaient aucun avantage ? est-ce une entreprise vaine ? Bien sûr nous n’attendons pas que notre paradis soit un jardin. Nous ne savons pas ce que nous demandons. Pour regarder la littérature : combien de belles pensées a eues chaque homme ! Mais que peu de ces belles pensées sont exprimées !  Pourtant nous avons le rêve si subtil et léger, mais ce talent simplement, avec plus de résolution et de fidèle persévérance, après un millier d’échecs, pourrait réparer et graver dans des mots distincts et résistants, et nous verrions que nos rêves sont les faits les plus solides que nous connaissons. Mais je ne parle pas des rêves.

Ce qui peut être exprimé en mots peut être exprimé dans la vie.

Ma vie concrète est un fait, à la vue duquel je n’ai pas d’occasion de me féliciter ; mais pour ma foi et mon idéal, j’ai du respect. C’est de là que je parle. La position de chaque homme est en fait trop simple pour être décrite. Je n’ai juré aucun serment. Je n’ai pas de projets pour la société, la nature ou Dieu. Je suis simplement ce que je suis, ou je commence à l’être. Je vis au présent. Du passé, je me souviens seulement, et j’anticipe le futur. J’adore vivre. J’aime plus la réforme que ses modalités. Il n’y a pas d’histoire de comment le mal devient meilleur. Je crois en quelque chose et il n’y a rien d’autre que cela. Je sais que je suis. Je sais qu’il existe un autre qui sait plus que moi, qui s’intéresse à moi, qui sait à quelle créature et pourtant à quelle parenté, en un sens, j’appartiens. Je sais que le jeu en vaut la chandelle. Je sais que les choses marchent bien. Je n’ai entendu aucune mauvaise nouvelle.

Quant aux positions, aux combinaisons, et aux détails — que sont-ils ? Par temps dégagé, quand nous regardons dans les hauteurs, que voyons-nous sinon le ciel et le soleil ?

Si tu convaincrais un homme qu’il fait mal, fais bien. Mais ne te soucie pas de le convaincre. Les hommes croiront ce qu’ils voient. Laissons-les voir.

Poursuis, continue, tourne et tourne autour de ta vie, comme un chien autour de la chaise de son maître. Fais ce que tu aimes. Connais ton propre os ; ronge-le, enterre-le, déterre-le, et ronge-le encore. Ne sois pas trop moral. […] Vise au-dessus de la moralité. Sois simplement bon ; sois bon pour quelque chose. Toutes les fables, en effet, ont leur morale ; mais l’innocent apprécie l’histoire. Ne laisse rien s’immiscer entre toi et la lumière. Respecte les hommes et les frères seulement. Quand tu te rends à la Cité Céleste, ne porte pas de lettre de recommandation. Quand tu frappes à la porte, demande à voir Dieu, pas ses saints. En ce qui te concerne beaucoup, ne pense pas que tu as des compagnons : sache que tu es tout seul dans ce monde.

Ainsi j’écris au fil de la plume. J’ai besoin de te voir, et je crois que je devrais, pour reprendre mes erreurs. Peut-être as-tu des oracles pour moi.

( http://monadnock.net/thoreau/blake.html © Traduction DesLettres ) - (Source image : daguerréotype représentant Henry David Thoreau en 1856, National Portrait Gallery, Washington © domaine public)
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