Lettre de Groucho Marx à Woody Allen

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Et pour l’amour de Dieu, cesse d’avoir de la réussite – ça me met hors de moi.

Groucho Marx (2 octobre 1890 – 19 août 1977), père de la comédie burlesque et acteur fétiche d’Hollywood au sein des Marx Brothers, se lie d’amitié avec le réalisateur Woody Allen en 1961. Leur longue correspondance s’est toutefois interrompue brusquement pour les raisons hilarantes exposées dans cette lettre…

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22 mars 1967

Cher WW,

Goodie Ace a dit à quelques-uns de mes amis au chômage que tu étais déçu ou ennuyé ou heureux ou ivre car je n’avais pas répondu à la lettre que tu m’avais écrite il y a quelques années. Tu sais fort bien qu’il n’y pas d’argent à gagner en répondant aux courriers – à moins qu’il ne s’agisse de lettres de crédits envoyées par la Suisse ou la mafia. Je t’écris à contrecœur, car je sais que tu fais une demi-douzaine de choses simultanément – cinq d’entre elles d’ordre sexuel. Je ne sais pas où tu trouves le temps de correspondre.

Ta pièce, je pense, sera toujours à l’affiche lors de mon arrivée à New York, la première ou seconde semaine d’avril. Cela doit être terriblement embêtant pour les critiques qui, si je me souviens bien, prédisaient qu’elle ne serait pas prolongée car elle était trop drôle. Puisqu’elle se joue encore, ils doivent être d’autant plus ennuyés. La même chose s’est produite pour la pièce de mon fils qu’il avait mise en scène en collaboration avec Bob Fisher. Morale de l’histoire : n’écris pas de comédie qui fasse rire le public.

Ce problème des critiques est un sujet de discussion depuis que j’ai fait ma Bar Mitzvah, il y a quasiment 100 ans. Je n’ai jamais dit cela à personne, mais j’ai reçu deux présents lorsque je suis sorti de l’enfance pour me diriger vers ce que j’imagine aujourd’hui être la maturité. Un oncle, qui était à l’époque dans la finance, m’a offert une paire de longues chaussettes noires, et une tante, qui tentait de faire de moi quelqu’un, m’offrit une montre en argent. Trois jours après avoir reçu ces cadeaux, la montre s’est évaporée.

La cause de cette disparition était que mon frère Chico n’était pas un aussi bon joueur de billard qu’il n’aimait le croire. Il l’a mise au clou chez un prêteur sur gage au croisement de la 89e rue et de la Troisième Avenue. Un jour, alors que je vagabondais sans but précis, je la découvris à la fenêtre du magasin. Sans mes initiales gravées au dos, je ne l’aurais jamais reconnue, le soleil l’avait ternie à tel point qu’elle était noire charbon. Les chaussettes, que j’ai gardées aux pieds une semaine entière sans jamais les laver, étaient à présent d’un vert bigarré. Voilà l’intégralité de ma récompense pour 13 années de survie.

Voilà, en bref, la raison pour laquelle je ne t’ai pas écrit depuis un bout de temps. Je porte toujours les chaussettes – ce ne sont plus des chaussettes désormais, elles font partie intégrante de mes jambes.

Tu m’écrivais que tu devais venir ici en février, et dans une frénétique excitation, j’ai acheté tellement de charcuterie que, si je l’avais conservée en petites coupures plutôt qu’en petites tranches, cela aurait réglé mes contributions au Fonds Social Juif Unifié pour 1967 et 68.

Je pense que je descendrai à l’hôtel St Régis à New York. Et pour l’amour de Dieu, cesse d’avoir de la réussite – ça me met hors de moi. Mes vœux à toi et ton ami minuscule, little Dickie.

Groucho

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  1. Claude Mercutio

    Oui, il y avait une filiation ! Dans son vrai premier film : « Prends l’oseille et tire-toi ! » les allusions et hommages à Groucho sont très nombreux ! Les parents du héros minable malfrat sont interviewés à la télévision. Ils ont tellement honte de leur fils qu’ils portent tous deux un énorme pif et une grosse moustache ! Quant aux saillies de Groucho, Woody les a souvent récupérées sans vergogne, presque mot pour mot ! Tous deux appartenaient à l’école Juive-New-Yorkaise qui offrit tant de comiques : Mel Brooks, Gene Wilder, Marty Feldman, Milton Berle et bien d’autres ! Le plus de Woody, comme le déclara très tôt Brooks, lorsqu’on le compara à Woody, il répondit modestement : « Non : je suis un pétomane ! Woody n’est pas un comique : c’est un moraliste ! » Belle modestie ! A l’époque, Woody venait tout juste de sortir : « La vie, l’amour, la mort », son premier film important sur la thématique …

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