Lettre de Goethe à Bettina

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Mon ardent désir retomba sur mon cœur ; je cherchai avec douleur ce que j'avais perdu.

C’est en 1806 que Bettina Von Arnim (4 avril 1785 – 20 janvier 1859) et Catharina Elisabeth, la mère de Goethe (28 août 1749 – 22 mars 1832 ), tissent des liens d’amitié. Bettina porte une admiration sans pareille au poète, qui a trente-six ans de plus qu’elle. Elle écrit des lettres auxquelles Goethe ne répond pas, les jugeant trop enthousiastes. Un an plus tard cependant, elle lui rend visite pour la première fois à Weimar. C’est le début de leur correspondance, qui devient célèbre après la mort de Goethe grâce à la publication, bien qu’Échange de lettres avec un enfant se soit avéré n’être qu’une reconstruction par Bettina de l’échange épistolaire. Ce n’est qu’après la mort de Bettina que les originaux ont été découverts ; les lettres de Goethe avaient en fait un aspect nettement plus formel et impersonnel. Toujours est-il que cette correspondance fut une grande source d’inspiration pour des écrivains tels que Balzac et Milan Kundera. Cette lettre, qui n’est pas datée, demeure comme l’une des plus poétiques que Goethe ait écrite. Un bijou épistolaire !

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I.

Un torrent jaillit en bruissant du cirque rocheux entouré de nuages pour s’unir en hâte à l’Océan. Quelque objet qui se reflète dans ses eaux profondes, il continue sans trêve à descendre vers la vallée.

Mais lorsque tout d’un coup l’Oréade se précipite dans les flots pour y trouver la joie, monts et forêts la suivent au milieu des tourbillons de vent ; elle arrête son cours et dessine un vaste bassin.

La vague jaillit, s’étonne et recule, cède et s’enfle, pour s’engloutir sans cesse elle-même. Mais son élan vers son père est maintenant contenu.

Elle hésite et se calme, étale derrière le barrage. Les astres en se mirant regardent le scintillement de la vague qui se brise contre le rocher : c’est une vie nouvelle.

II.

Après mille baisers j’étais insatiable et j’ai dû partir enfin avec un seul baiser. Dans l’âpre douleur de cette séparation, la rive à laquelle je m’arrachais, avec ses maisons, ses monts, ses collines, ses fleuves, tant que je pus les voir distinctement, me furent un trésor de joie. Puis dans le lointain bleuâtre demeura le spectacle charmant de sombres lumières qui s’estompaient à l’horizon.

Enfin lorsque la mer de tous côtés borna mon regard, mon ardent désir retomba sur mon cœur ; je cherchai avec douleur ce que j’avais perdu.

Alors ce fut soudain comme si le ciel resplendissait ; il me sembla que rien, nul objet ne m’avait échappé, que je possédais encore tout ce dont j’avais joui.

( Correspondance de Bettina et de Gœthe, traduction de Jean Triomphe, Paris, Gallimard, « Les classiques allemands », 1942. )
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