Lettre de Georges Pompidou à François Mauriac

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Voici votre quatre-vingtième anniversaire.

George Pompidou (1911-1974), ne fut pas seulement le dix-neuvième président de la République Française : agrégé de lettres, il était également un grand passionné de littérature et d’art moderne. Voici la lettre qu’il adresse à celui qu’il appelle son « Maître », François Mauriac, écrivain membre de l’Académie Française et prix Nobel de littérature en 1952, à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire.

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7 octobre 1965

Mon cher Maître,

Voici votre quatre-vingtième anniversaire. J’imagine qu’il y a là pour vous sujet à méditation et à retour sur votre vie. Mais vous appartenez à tous les français et notamment à ceux qui connaissent votre œuvre et ont suivi votre action. Aussi me paraît-il normal de vous écrire les réflexions que l’événement m’inspire.

Ces réflexions, les voici : vous avez doté la France d’une œuvre littéraire considérable, romanesque et théâtrale et votre journal, les Bloc-Notes, écrit au fil des semaines, nous a donné les rares satisfactions intellectuelles d’admirer un homme en même temps qu’un style. Le style n’est pas toujours l’homme et en tout cas ne le livre pas toujours. Quand un écrivain s’exprime lui-même directement et de quelle plume, qu’il s’appelle Montaigne, Rousseau, Chateaubriand ou Mauriac, il se situe au-delà même de la littérature.

Et c’est bien d’ailleurs ce que vous avez fait en prenant parti dans nos luttes politiques depuis des années. Ce n’est pas le hasard qui vous a conduit du côté du Général de Gaulle. Tous deux issus d’une bourgeoisie traditionnelle, pétris de votre passé, vous avez compris et parfois devancé le monde actuel. Vous êtes les véritables novateurs, les véritables jeunes et non pas tous ces bons esprits à peine adultes et qui sont déjà d’incurables conservateurs. C’est pourquoi je me permets de vous associer dans une même admiration.

C’est pourquoi aussi, de même que je souhaite profondément que le Général de Gaulle reste à la tête du pays (et j’ai quelques raisons de l’espérer), je veux croire que vous nous resterez longtemps encore, pour l’honneur de la France et de l’esprit.

Recevez, mon cher Maître, mes vœux déférents d’anniversaire, et agréez, je vous prie, l’expression de mes sentiments de très haute considération.

Georges Pompidou

Puis-je ajouter que je vous suis reconnaissant d’avoir compris — et dit — que je n’étais pour rien dans le portrait que l’excellent Merry Bromberger a tracé de moi ? Je ne l’ai pas contrarié et même ai permis qu’on lui facilite ses recherches, uniquement parce que je savais qu’un livre allait sortir de toute façon à mon sujet et que je préférais que la place soit prise par quelqu’un de bien intentionné, mais c’est une étrange chose que de se voir tout à coup « objet », et bien peu agréable.

( Georges Pompidou : lettres, notes et portraits / 1928-1974 ; Le livre de poche )
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