Lettre de Diderot sur les aveugles

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Combien nos sens nous suggèrent de choses et nous aurions de peine sans nos yeux, à suppposer qu'un bloc de marbre ne pense ni ne sent.

Trois cent ans après la naissance de Diderot, philosophe, romancier, maître d’œuvre de l’Encyclopédie, né le 5 octobre 1713, retour sur ses premiers pas. Alors jeune penseur impertinent, il publie, après ses Pensées philosophiques, une fameuse Lettre sur les aveugles, à la fois pamphlet contre l’Eglise et l’Etat, et véritable réflexion sur la cécité et l’aveuglement. Emprisonné à Vincennes et poursuivi par la censure, il décida de ne plus rien publier de son vivant mais de poursuivre sa critique de la société et l’édification d’une œuvre monumentale et très vivante. Voici des extraits de cette fameuse lettre.

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1749

Je me doutais bien, madame, que l’aveugle-né, à qui M. de Réaumur vient de faire abattre la cataracte, ne nous apprendrait pas ce que vous vouliez savoir. […] Je me suis mis à philosopher avec mes amis sur la matière importante qu’elle a pour objet. Que je serais heureux, si le récit d’un de nos entretiens pouvait me tenir lieu, auprès de vous, du spectacle que je vous avais trop légèrement promis !

 […] Nous allâmes interroger l’aveugle-né du Puisaux. Nous arrivâmes chez notre aveugle sur les cinq heures du soir, et nous le trouvâmes occupé à faire lire son fils avec des caractères en relief : il n’y avait pas plus d’une heure qu’il était levé ; car vous saurez que la journée commence pour lui, quand elle finit pour nous. Sa coutume est de vaquer à ses affaires domestiques, et de travailler pendant que les autres reposent. À minuit, rien ne le gêne ; et il n’est incommode à personne. Son premier soin est de mettre en place tout ce qu’on a déplacé pendant le jour ; et quand sa femme s’éveille, elle trouve ordinairement la maison rangée. La difficulté qu’ont les aveugles à recouvrer les choses égarées les rend amis de l’ordre ; je me suis aperçu que ceux qui les approchaient familièrement partageaient cette qualité, soit par un effet du bon exemple qu’ils donnent, soit par un sentiment d’humanité qu’on a pour eux. Que les aveugles seraient malheureux sans les petites attentions de ceux qui les environnent ! Nous-mêmes, que nous serions à plaindre sans elles ! Les grands services sont comme de grosses pièces d’or ou d’argent qu’on a rarement occasion d’employer ; mais les petites attentions sont une monnaie courante qu’on a toujours à la main.

Notre aveugle juge fort bien des symétries. La symétrie, qui est peut-être une affaire de pure convention entre nous, est certainement telle, à beaucoup d’égards, entre un aveugle et ceux qui voient. À force d’étudier par le tact la disposition que nous exigeons entre les parties qui composent un tout, pour l’appeler beau, un aveugle parvient à faire une juste application de ce terme. Mais quand il dit : cela est beau, il ne juge pas ; il rapporte seulement le jugement de ceux qui voient : et que font autre chose les trois quarts de ceux qui décident d’une pièce de théâtre, après l’avoir entendue, ou d’un livre, après l’avoir lu ? La beauté, pour un aveugle, n’est qu’un mot, quand elle est séparée de l’utilité ; et avec un organe de moins, combien de choses dont l’utilité lui échappe ! Les aveugles ne sont-ils pas bien à plaindre de n’estimer beau que ce qui est bon ? Combien de choses admirables perdues pour eux ! Le seul bien qui les dédommage de cette perte, c’est d’avoir des idées du beau, à la vérité moins étendues, mais plus nettes que des philosophes clairvoyants qui en ont traité fort au long.

Le nôtre parle de miroir à tout moment. Vous croyez bien qu’il ne sait ce que veut dire le mot miroir ; cependant il ne mettra jamais une glace à contre-jour. Il s’exprime aussi sensément que nous sur les qualités et les défauts de l’organe qui lui manque : s’il n’attache aucune idée aux termes qu’il emploie, il a du moins sur la plupart des autres hommes l’avantage de ne les prononcer jamais mal à propos. Il discourt si bien et si juste de tant de choses qui lui sont absolument inconnues, que son commerce ôterait beaucoup de force à cette induction que nous faisons tous, sans savoir pourquoi, de ce qui se passe en nous à ce qui se passe au dedans des autres.

Je lui demandai ce qu’il entendait par un miroir : « Une machine, me répondit-il, qui met les choses en relief loin d’elles-mêmes, si elles se trouvent placées convenablement par rapport à elle. C’est comme ma main, qu’il ne faut pas que je pose à côté d’un objet pour le sentir. » Descartes, aveugle-né, aurait dû, ce me semble, s’applaudir d’une pareille définition. En effet, considérez, je vous prie, la finesse avec laquelle il a fallu combiner certaines idées pour y parvenir. Notre aveugle n’a de connaissance des objets que par le toucher. Il sait, sur le rapport des autres hommes, que par le moyen de la vue on connaît les objets, comme ils lui sont connus par le toucher du moins, c’est la seule notion qu’il s’en puisse former. Il sait, de plus, qu’on ne peut voir son propre visage, quoiqu’on puisse le toucher. La vue, doit-il conclure, est donc une espèce de toucher qui ne s’étend que sur les objets différents de notre visage, et éloignés de nous. D’ailleurs, le toucher ne lui donne l’idée que du relief. Donc, ajoute-t-il, un miroir est une machine qui nous met en relief hors de nous-mêmes. Combien de philosophes renommés ont employé moins de subtilité, pour arriver à des notions aussi fausses ! mais combien un miroir doit-il être surprenant pour notre aveugle ? Combien son étonnement, dut-il augmenter, quand nous lui apprîmes qu’il y a de ces sortes de machines qui agrandissent les objets ; qu’il y en a d’autres qui, sans les doubler, les déplacent, les rapprochent, les éloignent, les font apercevoir, en dévoilent les plus petites parties aux yeux des naturalistes ; qu’il y en a qui les multiplient par milliers, qu’il y en a enfin qui paraissent les défigurer totalement ? Il nous fit cent questions bizarres sur ces phénomènes.

 […] Et qu’est-ce, à votre avis, que des yeux ? lui dit M. de… « C’est, lui répondit l’aveugle, un organe, sur lequel l’air fait l’effet de mon bâton sur ma main. » Cette réponse nous fit tomber des nues ; et tandis que nous nous entreregardions avec admiration : « Cela est si vrai, continua-t-il, que quand je place ma main entre vos yeux et un objet, ma main vous est présente, mais l’objet vous est absent. La même chose m’arrive, quand je cherche une chose avec mon bâton, et que j’en rencontre une autre. »

Madame, ouvrez la Dioptrique de Descartes, et vous y verrez les phénomènes de la vue rapportés à ceux du toucher, et les planches d’optique pleines de figures d’hommes occupés à voir avec des bâtons. Descartes, et tous ceux qui sont venus depuis, n’ont pu nous donner d’idées plus nettes de la vision ; et ce grand philosophe n’a point eu à cet égard plus d’avantage sur notre aveugle que le peuple qui a des yeux.

Aucun de nous ne s’avisa de l’interroger sur la peinture et sur l’écriture : mais il est évident qu’il n’y a point de questions auxquelles sa comparaison n’eût pu satisfaire et je ne doute nullement qu’il ne nous eût dit, que tenter de lire ou de voir sans avoir des yeux, c’était chercher une épingle avec un gros bâton. Nous lui parlâmes seulement de ces sortes de perspectives, qui donnent du relief aux objets, et qui ont avec nos miroirs tant d’analogie et tant de différence à la fois ; et nous nous aperçûmes qu’elles nuisaient autant qu’elles concouraient à l’idée qu’il s’est formée d’une glace, et qu’il était tenté de croire que la glace peignant les objets, le peintre, pour les représenter, peignait peut-être une glace.

 […] Il a la mémoire des sons à un degré surprenant ; et les visages ne nous offrent pas une diversité plus grande que celle qu’il observe dans les voix. Elles ont pour lui une infinité de nuances délicates qui nous échappent, parce que nous n’avons pas, à les observer, le même intérêt que l’aveugle. Il en est pour nous de ces nuances comme de notre propre visage. De tous les hommes que nous avons vus, celui que nous nous rappellerions le moins, c’est nous-même. Nous n’étudions les visages que pour reconnaître les personnes ; et si nous ne retenons pas le nôtre, c’est que nous ne serons jamais exposés à nous prendre pour un autre, ni un autre pour nous. D’ailleurs les secours que nos sens se prêtent mutuellement les empêchent de se perfectionner. Cette occasion ne sera pas la seule que j’aurai d’en faire la remarque.

Notre aveugle nous dit, à ce sujet, qu’il se trouverait fort à plaindre d’être privé des mêmes avantages que nous, et qu’il aurait été tenté de nous regarder comme des intelligences supérieures, s’il n’avait éprouvé cent fois combien nous lui cédions à d’autres égards. Cette réflexion nous en fit faire une autre. Cet aveugle, dîmes-nous, s’estime autant et plus peut-être que nous qui voyons : pourquoi donc, si l’animal raisonne, comme on n’en peut guère douter, balançant ses avantages sur l’homme, qui lui sont mieux connus que ceux de l’homme sur lui, ne porterait-il pas un semblable jugement ? Il a des bras, dit peut-être le moucheron, mais j’ai des ailes. S’il a des armes, dit le lion, n’avons-nous pas des ongles ? L’éléphant nous verra comme des insectes ; et tous les animaux, nous accordant volontiers une raison avec laquelle nous aurions grand besoin de leur instinct, se prétendront doués d’un instinct avec lequel ils se passent fort bien de notre raison. Nous avons un si violent penchant à surfaire nos qualités et à diminuer nos défauts, qu’il semblerait presque que c’est à l’homme à faire le traité de la force, et à l’animal celui de la raison.

Quelqu’un de nous s’avisa de demander à notre aveugle s’il serait content d’avoir des yeux : « Si la curiosité ne me dominait pas, dit-il, j’aimerais bien autant avoir de longs bras : il me semble que mes mains m’instruiraient mieux de ce qui se passe dans la lune que vos yeux ou vos télescopes ; et puis les yeux cessent plus tôt de voir que les mains de toucher. Il vaudrait donc bien autant qu’on perfectionnât en moi l’organe que j’ai, que de m’accorder celui qui me manque. »

Notre aveugle s’adresse au bruit ou à la voix si sûrement que je ne doute pas qu’un tel exercice ne rendît les aveugles très adroits et très dangereux. Je vais vous en raconter un trait qui vous persuadera combien on aurait tort d’attendre un coup de pierre, ou à s’exposer à un coup de pistolet de sa main, pour peu qu’il eût l’habitude de se servir de cette arme. Il eut dans sa jeunesse une querelle avec un de ses frères, qui s’en trouva fort mal. Impatienté des propos désagréables qu’il en essuyait, il saisit le premier objet qui lui tomba sous la main, le lui lança, l’atteignit au milieu du front, et l’étendit par terre.

Cette aventure et quelques autres le firent appeler à la police. Les signes extérieurs de la puissance qui nous affectent si vivement, n’en imposent point aux aveugles. Le nôtre comparut devant le magistrat comme devant son semblable. Les menaces ne l’intimidèrent point. « Que me ferez-vous ? dit-il à M. Hérault — Je vous jetterai dans un cul de basse-fosse, lui répondit le magistrat. — Eh ! monsieur, lui répliqua l’aveugle, il y a vingt-cinq ans que j’y suis. » Quelle réponse, madame ! et quel texte pour un homme qui aime autant à moraliser que moi ! Nous sortons de la vie comme d’un spectacle enchanteur ; l’aveugle en sort ainsi que d’un cachot : si nous avons à vivre plus de plaisir que lui, convenez qu’il a bien moins de regret à mourir.

L’aveugle du Puisaux estime la proximité du feu aux degrés de la chaleur ; la plénitude des vaisseaux, au bruit que font en tombant les liqueurs qu’il transvase, et le voisinage des corps, à l’action de l’air sur son visage. Il est si sensible aux moindres vicissitudes qui arrivent dans l’atmosphère, qu’il peut distinguer une rue d’un cul-de-sac. Il apprécie à merveille les poids des corps et les capacités des vaisseaux ; et il s’est fait de ses bras des balances si justes, et de ses doigts des compas si expérimentés, que dans les occasions où cette espèce de statique a lieu, je gagerai toujours pour notre aveugle contre vingt personnes qui voient. Le poli des corps n’a guère moins de nuances pour lui que le son de la voix, et il n’y aurait pas à craindre qu’il prît sa femme pour une autre, à moins qu’il ne gagnât au change. Il y a cependant bien de l’apparence que les femmes seraient communes, chez un peuple d’aveugles, ou que leurs lois contre l’adultère seraient bien rigoureuses. Il serait si facile aux femmes de tromper leurs maris, en convenant d’un signe avec leurs amants !

Il juge de la beauté par le toucher ; cela se comprend : mais ce qui n’est pas si facile à saisir, c’est qu’il fait entrer dans ce jugement la prononciation et le son de la voix. C’est aux anatomistes à nous apprendre s’il y a quelque rapport entre les parties de la bouche et du palais, et la forme extérieure du visage. Il fait de petits ouvrages au tour et à l’aiguille ; il nivelle à l’équerre ; il monte et démonte les machines ordinaires ; il sait assez de musique pour exécuter un morceau dont on lui dit les notes et leurs valeurs. Il estime avec beaucoup plus de précision que nous la durée du temps, par la succession des actions et des pensées. La beauté de la peau, l’embonpoint, la fermeté des chairs, les avantages de la conformation, la douceur de l’haleine, les charmes de la voix, ceux de la prononciation sont des qualités dont il fait grand cas dans les autres.

Il s’est marié pour avoir des yeux qui lui appartinssent. Auparavant, il avait eu dessein de s’associer un sourd qui lui prêterait des yeux, et à qui il apporterait en échange des oreilles. Rien ne m’a tant étonné que son aptitude singulière à un grand nombre de choses ; et lorsque nous lui en témoignâmes notre surprise : « Je m’aperçois bien, messieurs, nous dit-il, que vous n’êtes pas aveugles : vous êtes surpris de ce que je fais ; et pourquoi ne vous étonnez-vous pas aussi de ce que je parle ? » Il y a, je crois, plus de philosophie dans cette réponse qu’il ne prétendait y en mettre lui-même. C’est une chose assez surprenante que la facilité avec laquelle on apprend à parler.

Nous ne parvenons à attacher une idée à quantité de termes qui ne peuvent être représentés par des objets sensibles, et qui, pour ainsi dire, n’ont point de corps, que par une suite de combinaisons fines et profondes des analogies que nous remarquons entre ces objets non sensibles et les idées qu’ils excitent ; et il faut avouer conséquemment qu’un aveugle-né doit apprendre à parler plus difficilement qu’un autre, puisque le nombre des objets non sensibles étant beaucoup plus grand pour lui, il a bien moins de champ que nous pour comparer et pour combiner. Comment veut-on, par exemple, que le mot physionomie se fixe dans sa mémoire ? C’est une espèce d’agrément qui consiste en des objets si peu sensibles pour un aveugle, que, faute de l’être assez pour nous-mêmes qui voyons, nous serions fort embarrassés de dire bien précisément ce que c’est que d’avoir de la physionomie. Si c’est principalement dans les yeux qu’elle réside, le toucher n’y peut rien ; et puis, qu’est-ce pour un aveugle que des yeux morts, des yeux vifs, des yeux d’esprit, etc.

Je conclus de là que nous tirons sans doute du concours de nos sens et de nos organes de grands services.  […]

Comme je n’ai jamais douté que l’état de nos organes et de nos sens n’ait beaucoup d’influence sur notre métaphysique et sur notre morale, et que nos idées les plus purement intellectuelles, si je puis parler ainsi, ne tiennent de fort près à la conformation de notre corps, je me mis à questionner notre aveugle sur les vices et sur les vertus. Je m’aperçus d’abord qu’il avait une aversion prodigieuse pour le vol ; elle naissait en lui de deux causes : de la facilité qu’on avait de le voler sans qu’il s’en aperçût ; et plus encore, peut-être, de celle qu’on avait de l’apercevoir quand il volait. Ce n’est pas qu’il ne sache très bien se mettre en garde contre le sens qu’il nous connaît de plus qu’à lui et qu’il ignore la manière de bien cacher un vol. Il ne fait pas grand cas de la pudeur : sans les injures de l’air, dont les vêtements le garantissent, il n’en comprendrait guère l’usage ; et il avoue franchement qu’il ne devine pas pourquoi l’on couvre plutôt une partie du corps qu’une autre, et moins encore par quelle bizarrerie on donne entre ces parties la préférence à certaines, que leur usage et les indispositions auxquelles elles sont sujettes demanderaient que l’on tînt libres. Quoique nous soyons dans un siècle où l’esprit philosophique nous a débarrassés d’un grand nombre de préjugés, je ne crois pas que nous en venions jamais jusqu’à méconnaître les prérogatives de la pudeur aussi parfaitement que mon aveugle. Diogène n’aurait point été pour lui un philosophe.

Comme de toutes les démonstrations extérieures qui réveillent en nous la commisération et les idées de la douleur, les aveugles ne sont affectés que par la plainte, je les soupçonne, en général, d’inhumanité. Quelle différence y a-t-il pour un aveugle, entre un homme qui urine et un homme qui, sans se plaindre, verse son sang ? Nous-mêmes, ne cessons-nous pas de compatir lorsque la distance ou la petitesse des objets produit le même effet sur nous que la privation de la vue sur les aveugles ? tant nos vertus dépendent de notre manière de sentir et du degré auquel les choses extérieures nous affectent ! Aussi je ne doute point que, sans la crainte du châtiment, bien des gens n’eussent moins de peine à tuer un homme à une distance où ils ne le verraient gros que comme une hirondelle, qu’à égorger un bœuf de leurs mains. Si nous avons de la compassion pour un cheval qui souffre, et si nous écrasons une fourmi sans aucun scrupule, n’est-ce pas le même principe qui nous détermine ? Ah, madame ! que la morale des aveugles est différente de la nôtre ! que celle d’un sourd différerait encore de celle d’un aveugle, et qu’un être qui aurait un sens de plus que nous trouverait notre morale imparfaite, pour ne rien dire de pis !

Notre métaphysique ne s’accorde pas mieux avec la leur. Combien de principes pour eux qui ne sont que des absurdités pour nous, et réciproquement ! Je pourrais entrer là-dessus dans un détail qui vous amuserait sans doute, mais que de certaines gens, qui voient du crime à tout, ne manqueraient pas d’accuser d’irréligion, comme s’il dépendait de moi de faire apercevoir aux aveugles les choses autrement qu’ils ne les aperçoivent. Je me contenterai d’observer une chose dont je crois qu’il faut que tout le monde convienne : c’est que ce grand raisonnement, qu’on tire des merveilles de la nature, est bien faible pour des aveugles. La facilité que nous avons de créer, pour ainsi dire, de nouveaux objets par le moyen d’une petite glace, est quelque chose de plus incompréhensible pour eux que des astres qu’ils ont été condamnés à ne voir jamais. Ce globe lumineux qui s’avance d’orient en occident les étonne moins qu’un petit feu qu’ils ont la commodité d’augmenter ou de diminuer : comme ils voient la matière d’une manière beaucoup plus abstraite que nous, ils sont moins éloignés de croire qu’elle pense.

Si un homme qui n’a vu que pendant un jour ou deux se trouvait confondu chez un peuple d’aveugles, il faudrait qu’il prît le parti de se taire, ou celui de passer pour un fou. Il leur annoncerait tous les jours quelque nouveau mystère, qui n’en serait un que pour eux, et que les esprits-forts se sauraient bon gré de ne pas croire. Les défenseurs de la religion ne pourraient-ils pas tirer un grand parti d’une incrédulité si opiniâtre, si juste même, à certains égards, et cependant si peu fondée ? Si vous vous prêtez pour un instant à cette supposition, elle vous rappellera, sous des traits empruntés l’histoire et les persécutions de ceux qui ont eu le malheur de rencontrer la vérité dans des siècles de ténèbres, et l’imprudence de la déceler à leurs aveugles contemporains, entre lesquels ils n’ont point eu d’ennemis plus cruels que ceux qui, par leur état et leur éducation, semblaient devoir être les moins éloignés de leurs sentiments.

Je laisse donc la morale et la métaphysique des aveugles, et je passe à des choses qui sont moins importantes, mais qui tiennent de plus près au but des observations qu’on fait ici de toutes parts depuis l’arrivée du Prussien. Première question. Comment un aveugle-né se forme-t-il des idées des figures ? Je crois que les mouvements de son corps, l’existence successive de sa main en plusieurs lieux, la sensation non interrompue d’un corps qui passe entre ses doigts, lui donnent la notion de direction. S’il les glisse le long d’un fil bien tendu, il prend l’idée d’une ligne droite ; s’il suit la courbe d’un fil lâche, il prend celle d’une ligne courbe. Plus généralement, il a, par des expériences réitérées du toucher, la mémoire de sensations éprouvées en différents points : il est maître de combiner ces sensations ou points, d’en former des figures. Une ligne droite, pour un aveugle qui n’est point géomètre, n’est autre chose que la mémoire d’une suite de sensations du toucher, placées dans la direction d’un fil tendu ; une ligne courbe, la mémoire d’une suite de sensations du toucher, rapportées à la surface de quelque corps solide, concave ou convexe. L’étude rectifie dans le géomètre la notion de ces lignes par les propriétés qu’il leur découvre. Mais, géomètre ou non, l’aveugle-né rapporte tout à l’extrémité de ses doigts. Nous combinons des points colorés ; il ne combine, lui, que des points palpables, ou, pour parler plus exactement, que des sensations du toucher dont il a mémoire. Il ne se passe rien dans sa tête d’analogue à ce qui se passe dans la nôtre : il n’imagine point ; car, pour imaginer, il faut colorer un fond et détacher de ce fond des points, en leur supposant une couleur différente de celle du fond. Restituez à ces points la même couleur qu’au fond, à l’instant ils se confondent avec lui, et la figure disparaît ; du moins, c’est ainsi que les choses s’exécutent dans mon imagination ; et je présume que les autres n’imaginent pas autrement que moi. Lors donc que je me propose d’apercevoir dans ma tête une ligne droite, autrement que par ses propriétés, je commence par la tapisser en dedans d’une toile blanche, dont je détache une suite de points noirs placés dans la même direction. Plus les couleurs du fond et des points sont tranchantes, plus j’aperçois les point distinctement, et une figure d’une couleur fort voisine de celle du fond ne me fatigue pas moins à considérer dans mon imagination que hors de moi, et sur une toile.

Vous voyez donc, madame, qu’on pourrait donner des lois pour imaginer facilement à la fois plusieurs objets diversement colorés ; mais que ces lois ne seraient certainement pas à l’usage d’un aveugle-né. L’aveugle-né, ne pouvant colorer, ni par conséquent figurer comme nous l’entendons, n’a mémoire que de sensations prises par le toucher, qu’il rapporte à différents points, lieux ou distances, et dont il compose des figures. Il est si constant que l’on ne figure point dans l’imagination sans colorer, que si l’on nous donne à toucher dans les ténèbres de petits globules dont nous ne connaissions ni la matière ni la couleur, nous les supposerons aussitôt blancs ou noirs, ou de quelque autre couleur ; ou que, si nous ne leur en attachons aucune, nous n’aurons, ainsi que l’aveugle-né, que la mémoire de petites sensations excitées à l’extrémité des doigts, et telles que de petits corps ronds peuvent les occasionner. Si cette mémoire est très fugitive en nous ; si nous n’avons guère d’idée de la manière dont un aveugle-né fixe, rappelle et combine les sensations du toucher, c’est une suite de l’habitude que nous avons prise par les yeux, de tout exécuter dans notre imagination avec des couleurs. Il m’est cependant arrivé à moi-même, dans les agitations d’une passion violente, d’éprouver un frissonnement dans toute une main ; de sentir l’impression de corps que j’avais touchés il y avait longtemps s’y réveiller aussi vivement que s’ils eussent encore été présents à mon attouchement, et de m’apercevoir très distinctement que les limites de la sensation coïncidaient précisément avec celles de ces corps absents. Quoique la sensation soit indivisible par elle-même, elle occupe, si on peut se servir de ce terme, un espace étendu auquel l’aveugle-né a la faculté d’ajouter ou de retrancher par la pensée, en grossissant ou diminuant la partie affectée. Il compose, par ce moyen, des points, des surfaces, des solides ; il aura même un solide gros comme le globe terrestre, s’il se suppose le bout du doigt gros comme le globe, et occupé par la sensation en longueur, largeur et profondeur.

Je ne connais rien qui démontre mieux la réalité du sens interne que cette faculté faible en nous, mais forte dans les aveugles-nés, de sentir ou de se rappeler la sensation des corps, lors même qu’ils sont absents et qu’ils n’agissent plus pour eux. Nous ne pouvons faire entendre à un aveugle-né comment l’imagination nous peint les objets absents comme s’ils étaient présents ; mais nous pouvons très bien reconnaître en nous la faculté de sentir à l’extrémité d’un doigt un corps qui n’y est plus, telle qu’elle est dans l’aveugle-né. Pour cet effet, serrez l’index contre le pouce fermez les yeux ; séparez vos doigts examinez immédiatement après cette séparation ce qui se passe en vous, et dites-moi si la sensation ne dure pas longtemps après que la compression a cessé ; si, pendant que la compression dure, votre âme vous paraît plus dans votre tête qu’à l’extrémité de vos doigts ; et si cette compression ne vous donne pas la notion d’une surface, par l’espace qu’occupe la sensation. Nous ne distinguons la présence des êtres hors de nous, de leur représentation dans notre imagination, que par la force et la faiblesse de l’impression : pareillement, l’aveugle-né ne discerne la sensation d’avec la présence réelle d’un objet à l’extrémité de son doigt, que par la force ou la faiblesse de la sensation même.

Si jamais un philosophe aveugle et sourd de naissance fait un homme à l’imitation de celui de Descartes, j’ose vous assurer, madame, qu’il placera l’âme au bout des doigts ; car c’est de là que lui viennent ses principales sensations, et toutes ses connaissances. Et qui l’avertirait que sa tête est le siège de ses pensées ? Si les travaux de l’imagination épuisent la nôtre, c’est que l’effort que nous faisons pour imaginer est assez semblable à celui que nous faisons pour apercevoir des objets très proches ou très petits. Mais il n’en sera pas de même de l’aveugle et sourd de naissance ; les sensations qu’il aura prises par le toucher seront, pour ainsi dire, le moule de toutes ses idées ; et je ne serais pas surpris qu’après une profonde méditation, il eût les doigts aussi fatigués que nous avons la tête. Je ne craindrais point qu’un philosophe lui objectât que les nerfs sont les causes de nos sensations, et qu’ils partent tous du cerveau : quand ces deux propositions seraient aussi démontrées qu’elles le sont peu, surtout la première, il lui suffirait de se faire expliquer tout ce que les physiciens ont rêvé là-dessus, pour persister dans son sentiment.

Mais si l’imagination d’un aveugle n’est autre chose que la faculté de se rappeler et de combiner des sensations de points palpables, et celle d’un homme qui voit, la faculté de se rappeler et de combiner des points visibles ou colorés, il s’ensuit que l’aveugle-né aperçoit les choses d’une manière beaucoup plus abstraite que nous ; et que dans les questions de pure spéculation, il est peut-être moins sujet à se tromper ; car l’abstraction ne consiste qu’à séparer par la pensée les qualités sensibles des corps, ou les unes des autres, ou du corps même qui leur sert de base ; et l’erreur naît de cette séparation mal faite, ou faite mal à propos ; mal faite, dans les questions métaphysiques et faite mal à propos dans les questions physico-mathématiques. Un moyen presque sûr de se tromper en métaphysique, c’est de ne pas simplifier assez les objets dont on s’occupe ; et un secret infaillible pour arriver en physico-mathématique à des résultats défectueux, c’est de les supposer moins composés qu’ils ne le sont.

Il y a une espèce d’abstraction dont si peu d’hommes sont capables, qu’elle semble réservée aux intelligences pures ; c’est celle par laquelle tout se réduirait à des unités numériques. Il faut convenir que les résultats de cette géométrie seraient bien exacts, et ses formules bien générales ; car il n’y a point d’objets, soit dans la nature, soit dans le possible, que ces unités simples ne pussent représenter, des points, des lignes, des surfaces, des solides, des pensées, des idées, des sensations, et… si, par hasard, c’était le fondement de la doctrine de Pythagore, on pourrait dire de lui qu’il échoua dans son projet, parce que cette manière de philosopher est trop au-dessus de nous, et trop approchante de celle de l’Être suprême, qui, selon l’expression ingénieuse d’un géomètre anglais, géométrise perpétuellement dans l’univers.

L’unité pure et simple est un symbole trop vague et trop général pour nous. Nos sens nous ramènent à des signes plus analogues à l’étendue de notre esprit et à la conformation de nos organes. Nous avons même fait en sorte que ces signes pussent être communs entre nous, et qu’ils servissent, pour ainsi dire, d’entrepôt au commerce mutuel de nos idées. Nous en avons institué pour les yeux, ce sont les caractères ; pour l’oreille, ce sont les sons articulés ; mais nous n’en avons aucun pour le toucher, quoiqu’il y ait une manière propre de parler à ce sens, et d’en obtenir des réponses. Faute de cette langue, la communication est entièrement rompue entre nous et ceux qui naissent sourds, aveugles et muets. Ils croissent ; mais ils restent dans un état d’imbécillité. Peut-être acquerraient-ils des idées, si l’on se faisait entendre à eux dès l’enfance d’une manière fixe, déterminée, constante et uniforme ; en un mot, si on leur traçait sur la main les mêmes caractères que nous traçons sur le papier, et que la même signification leur demeurât invariablement attachée.

Ce langage, madame, ne vous paraît-il pas aussi commode qu’un autre ? n’est-il pas même tout inventé ? Et oseriez-vous nous assurer qu’on ne vous a jamais rien fait entendre de cette manière ? Il ne s’agit donc que de le fixer et d’en faire une grammaire et des dictionnaires, si l’on trouve que l’expression, par les caractères ordinaires de l’écriture, soit trop lente pour ce sens. Les connaissances ont trois portes pour entrer dans notre âme, et nous en tenons une barricadée par le défaut de signes. Si l’on eût négligé les deux autres, nous en serions réduits à la condition des animaux. De même que nous n’avons que le serré pour nous faire entendre au sens du toucher, nous n’aurions que le cri pour parler à l’oreille. Madame, il faut manquer d’un sens pour connaître les avantages des symboles destinés à ceux qui restent ; et des gens qui auraient le malheur d’être sourds, aveugles et muets, ou qui viendraient à perdre ces trois sens par quelque accident, seraient bien charmés qu’il y eût une langue nette et précise pour le toucher […]. On cherche à restituer la vue à des aveugles-nés ; mais si l’on y regardait de plus près, on trouverait, je crois, qu’il y a bien autant à profiter pour la philosophie en questionnant un aveugle de bon sens. On en apprendrait comment les choses se passent en lui, on les comparerait avec la manière dont elles se passent en nous, et l’on tirerait peut-être de cette comparaison la solution des difficultés qui rendent la théorie de la vision et des sens si embarrassée et si incertaine : mais je ne conçois pas, je l’avoue, ce que l’on espère d’un homme à qui l’on vient de faire une opération douloureuse sur un organe très délicat que le plus léger accident dérange, et qui trompe souvent ceux en qui il est sain et qui jouissent depuis longtemps de ses avantages. Pour moi, j’écouterais avec plus de satisfaction sur la théorie des sens un métaphysicien à qui les principes de la métaphysique, les éléments des mathématiques et la conformation des parties seraient familiers, qu’un homme sans éducation et sans connaissances, à qui l’on a restitué la vue par l’opération de la cataracte. J’aurais moins de confiance dans les réponses d’une personne qui voit pour la première fois, que dans les découvertes d’un philosophe qui aurait bien médité son sujet dans l’obscurité ; ou, pour vous parler le langage des poètes, qui se serait crevé les yeux pour connaître plus aisément comment se fait la vision.

Si l’on voulait donner quelque certitude à des expériences, il faudrait du moins que le sujet fût préparé de longue main, qu’on l’élevât, et peut-être qu’on le rendît philosophe : mais ce n’est pas l’ouvrage d’un moment que de faire un philosophe, même quand on l’est ; que sera-ce quand on ne l’est pas ? c’est bien pis quand on croit l’être. Il serait très à propos de ne commencer les observations que longtemps après l’opération. Pour cet effet, il faudrait traiter le malade dans l’obscurité, et s’assurer bien que sa blessure est guérie et que ses yeux sont sains. Je ne voudrais pas qu’on l’exposât d’abord au grand jour ; l’éclat d’une lumière vive nous empêche de voir ; que ne produira-t-il point sur un organe qui doit être de la dernière sensibilité, n’ayant encore éprouvé aucune impression qui l’ait émoussé !

Mais ce n’est pas tout : ce serait encore un point fort délicat, que de tirer parti d’un sujet ainsi préparé ; et que de l’interroger avec assez de finesse pour qu’il ne dît précisément que ce qui se passe en lui. Il faudrait que cet interrogatoire se fît en pleine académie ; ou plutôt, afin de n’avoir point de spectateurs superflus, n’inviter à cette assemblée que ceux qui le mériteraient par leurs connaissances philosophiques, anatomiques, etc… Les plus habiles gens et les meilleurs esprits ne seraient pas trop bons pour cela. Préparer et interroger un aveugle-né n’eût point été une occupation indigne des talents réunis de Newton, Descartes, Locke et Leibniz.

Je finirai cette lettre, qui n’est déjà que trop longue, par une question qu’on a proposée il y a longtemps. […] Il faut donc convenir que nous devons apercevoir dans les objets une infinité de choses que l’enfant ni l’aveugle-né n’y aperçoivent point, quoiqu’elles se peignent également au fond de leurs yeux ; que ce n’est pas assez que les objets nous frappent, qu’il faut encore que nous soyons attentifs à leurs impressions ; que, par conséquent, on ne voit rien la première fois qu’on se sert de ses yeux ; qu’on n’est affecté, dans les premiers instants de la vision, que d’une multitude de sensations confuses qui ne se débrouillent qu’avec le temps et par la réflexion habituelle sur ce qui se passe en nous ; que c’est l’expérience seule qui nous apprend à comparer les sensations avec ce qui les occasionne ; que les sensations n’ayant rien qui ressemble essentiellement aux objets, c’est à l’expérience à nous instruire sur des analogies qui semblent être de pure institution : en un mot, on ne peut douter que le toucher ne serve beaucoup à donner à l’œil une connaissance précise de la conformité de l’objet avec la représentation qu’il en reçoit ; et je pense que, si tout ne s’exécutait pas dans la nature par des lois infiniment générales ; si, par exemple, la piqûre de certains corps durs était douloureuse, et celle d’autres corps accompagnée de plaisir, nous mourrions sans avoir recueilli la cent millionième partie des expériences nécessaires à la conservation de notre corps et à notre bien-être.

Cependant je ne pense nullement que l’œil ne puisse s’instruire, ou, s’il est permis de parler ainsi, s’expérimenter de lui-même. Pour s’assurer, par le toucher, de l’existence et de la figure des objets, il n’est pas nécessaire de voir ; pourquoi faudrait-il toucher, pour s’assurer des mêmes choses par la vue ? Je connais tous les avantages du tact […] mais je ne lui ai point reconnu celui-là. On conçoit sans peine que l’usage d’un des sens peut être perfectionné et accéléré par les observations de l’autre ; mais nullement qu’il y ait entre leurs fonctions une dépendance essentielle. Il y a assurément dans les corps des qualités que nous n’y apercevrions jamais sans l’attouchement : c’est le tact qui nous instruit de la présence de certaines modifications insensibles aux yeux, qui ne les aperçoivent que quand ils ont été avertis par ce sens ; mais ces services sont réciproques ; et dans ceux qui ont la vue plus fine que le toucher, c’est le premier de ces sens qui instruit l’autre de l’existence d’objets et de modifications qui lui échapperaient par leur petitesse. Si l’on vous plaçait à votre insu, entre le pouce et l’index, un papier ou quelque autre substance unie, mince et flexible, il n’y aurait que votre œil qui pût vous informer que le contact de ces doigts ne se ferait pas immédiatement. J’observerai, en passant, qu’il serait infiniment plus difficile de tromper là-dessus un aveugle qu’une personne qui a l’habitude de voir.

Un œil vivant et animé aurait sans doute de la peine à s’assurer que les objets extérieurs ne font pas partie de lui-même ; qu’il en est tantôt voisin, tantôt éloigné ; qu’ils sont figurés ; qu’ils sont plus grands les uns que les autres ; qu’ils ont de la profondeur, etc., mais je ne doute nullement qu’il ne les vît, à la longue, et qu’il ne les vît assez distinctement pour en discerner au moins les limites grossières. Le nier, ce serait perdre de vue la destination des organes ; ce serait oublier les principaux phénomènes de la vision ; ce serait se dissimuler qu’il n’y a point de peintre assez habile pour approcher de la beauté et de l’exactitude des miniatures qui se peignent dans le fond de nos yeux ; qu’il n’y a rien de plus précis que la ressemblance de la représentation à l’objet représenté ; que la toile de ce tableau n’est pas si petite ; qu’il n’y a nulle confusion entre les figures ; qu’elles occupent à peu près un demi-pouce en carré ; et que rien n’est plus difficile d’ailleurs que d’expliquer comment le toucher s’y prendrait pour enseigner à l’œil à apercevoir, si l’usage de ce dernier organe était absolument impossible sans le secours du premier.

Mais je ne m’en tiendrai pas à de simples présomptions ; et je demanderai si c’est le toucher qui apprend à l’œil à distinguer les couleurs. Je ne pense pas qu’on accorde au tact un privilège aussi extraordinaire : cela supposé, il s’ensuit que, si l’on présente à un aveugle à qui l’on vient de restituer la vue un cube noir, avec une sphère rouge, sur un grand fond blanc, il ne tardera pas à discerner les limites de ces figures.

Il tardera, pourrait-on me répondre, tout le temps nécessaire aux humeurs de l’œil, pour se disposer convenablement : à la cornée, pour prendre la convexité requise à la vision ; à ma prunelle, pour être susceptible de la dilatation et du rétrécissement qui lui sont propres ; aux filets de la rétine, pour n’être ni trop ni trop peu sensibles à l’action de la lumière ; au cristallin, pour s’exercer aux mouvements en avant et en arrière qu’on lui soupçonne ; ou aux muscles, pour bien remplir leurs fonctions ; aux nerfs optiques, pour s’accoutumer à transmettre la sensation ; au globe entier de l’œil, pour se prêter à toutes les dispositions nécessaires, et à toutes les parties qui le composent, pour concourir à l’exécution de cette miniature dont on tire si bon parti, quand il s’agit de démontrer que l’œil s’expérimentera de lui-même.

J’avoue que, quelque simple que soit le tableau que je viens de présenter à l’œil d’un aveugle-né, il n’en distinguera bien les parties que quand l’organe réunira toutes les conditions précédentes ; mais c’est peut-être l’ouvrage d’un moment ; et il ne serait pas difficile, en appliquant le raisonnement qu’on vient de m’objecter à une machine un peu composée, à une montre, par exemple, de démontrer, par le détail de tous les mouvements qui se passent dans le tambour, la fusée, les roues, les palettes, le balancier, etc., qu’il faudra quinze jours à l’aiguille pour parcourir l’espace d’une seconde. Si on répond que ces mouvements sont simultanés, je répliquerai qu’il en est peut-être de même de ceux qui se passent dans l’œil, quand il s’ouvre pour la première fois, et de la plupart des jugements qui se font en conséquence. Quoi qu’il en soit de ces conditions qu’on exige dans l’œil pour être propre à la vision, il faut convenir que ce n’est point le toucher qui les lui donne, que cet organe les acquiert de lui-même ; et que, par conséquent, il parviendra à distinguer les figures qui s’y peindront, sans le secours d’un autre sens.

Mais encore une fois, dira-t-on, quand en sera-t-il là ? Peut-être beaucoup plus promptement qu’on ne pense. Lorsque nous allâmes visiter ensemble le cabinet du Jardin Royal, vous souvenez-vous, madame, de l’expérience du miroir concave, et de la frayeur que vous eûtes lorsque vous vîtes venir à vous la pointe d’une épée avec la même vitesse que la pointe de celle que vous aviez à la main s’avançait vers la surface du miroir ? Cependant vous aviez l’habitude de rapporter au delà des miroirs tous les objets qui s’y peignent. L’expérience n’est donc ni si nécessaire, ni même si infaillible qu’on le pense, pour apercevoir les objets ou leurs images où elles sont. Il n’y a pas jusqu’à votre perroquet qui ne m’en fournît une preuve. La première fois qu’il se vit dans une glace, il en approcha son bec, et ne se rencontrant pas lui-même qu’il prenait pour son semblable, il fit le tour de la glace. Je ne veux point donner au témoignage du perroquet plus de force qu’il n’en a ; mais c’est une expérience animale où le préjugé ne peut avoir de part.

Cependant, m’assurât-on qu’un aveugle-né n’a rien distingué pendant deux mois, je n’en serais point étonné. J’en conclurai seulement la nécessité de l’expérience de l’organe, mais nullement la nécessité de l’attouchement pour l’expérimenter. Je n’en comprendrai que mieux combien il importe de laisser séjourner quelque temps un aveugle-né dans l’obscurité, quand on le destine à des observations ; de donner à ses yeux la liberté de s’exercer, ce qu’il fera plus commodément dans les ténèbres qu’au grand jour ; et de ne lui accorder, dans les expériences, qu’une espèce de crépuscule, ou de se ménager, du moins dans le lieu où elles se feront, l’avantage d’augmenter ou de diminuer à discrétion la clarté. On ne me trouvera que plus disposé à convenir que ces sortes d’expériences seront toujours très difficiles et très incertaines ; et que le plus court en effet, quoiqu’en apparence le plus long, c’est de prémunir le sujet de connaissances philosophiques qui le rendent capable de comparer les deux conditions par lesquelles il a passé, et de nous informer de la différence de l’état d’un aveugle et de celui d’un homme qui voit. Encore une fois, que peut-on attendre de précis de celui qui n’a aucune habitude de réfléchir et de revenir sur lui-même ; et qui, comme l’aveugle de Cheselden, ignore les avantages de la vue, au point d’être insensible à sa disgrâce, et de ne point imaginer que la perte de ce sens nuise beaucoup à ses plaisirs ? Saunderson, à qui l’on ne refusera pas le titre de philosophe, n’avait certainement pas la même indifférence ; et je doute fort qu’il eût été de l’avis de l’auteur de l’excellent Traité sur les Systèmes. Je soupçonnerais volontiers le dernier de ces philosophes d’avoir donné lui-même dans un petit système, lorsqu’il a prétendu que, si la vie de l’homme n’avait été qu’une sensation non interrompue de plaisir ou de douleur, heureux dans un cas sans aucune idée de malheur, malheureux dans l’autre sans aucune idée de bonheur, il eût joui ou souffert ; et que, comme si telle eût été sa nature, il n’eût point regardé autour de lui pour découvrir si quelque être veillait à sa conservation, ou travaillait à lui nuire ; que c’est le passage alternatif de l’un à l’autre de ces états, qui l’a fait réfléchir, etc… »

Croyez-vous, madame, qu’en descendant de perceptions claires en perceptions claires (car c’est la manière de philosopher de l’auteur, et la bonne), il fût jamais parvenu à cette conclusion ? Il n’en est pas du bonheur et du malheur ainsi que des ténèbres et de la lumière : l’un ne consiste pas dans une privation pure et simple de l’autre. Peut-être eussions-nous assuré que le bonheur ne nous était pas moins essentiel que l’existence et la pensée, si nous en eussions joui sans aucune altération ; mais je n’en peux pas dire autant du malheur. Il eût été très naturel de le regarder comme un état forcé, de se sentir innocent, de se croire pourtant coupable, et d’accuser ou d’excuser la nature, tout comme on fait.

M. l’abbé de Condillac pense-t-il qu’un enfant ne se plaigne quand il souffre, que parce qu’il n’a pas souffert sans relâche depuis qu’il est au monde ? S’il me répond « qu’exister et souffrir ce serait la même chose pour celui qui aurait toujours souffert ; et qu’il n’imaginerait pas qu’on pût suspendre sa douleur sans détruire son existence » peut-être, lui répliquerai-je, l’homme malheureux sans interruption n’eût pas dit : Qu’ai-je fait, pour souffrir ? mais qui l’eût empêché de dire : Qu’ai-je fait, pour exister ? Cependant je ne vois pas pourquoi il n’eût point eu les deux verbes synonymes, j’existe et je souffre, l’un pour la prose, et l’autre pour la poésie, comme nous avons les deux expressions, je vis et je respire. Au reste, vous remarquerez mieux que moi, madame, que cet endroit de M. l’abbé de Condillac est très parfaitement écrit ; et je crains bien que vous ne disiez, en comparant ma critique avec sa réflexion, que vous aimez mieux encore une erreur de Montaigne qu’une vérité de Charron.

Et toujours des écarts, me direz-vous. Oui, madame, c’est la condition de notre traité. Voici maintenant mon opinion sur les deux questions précédentes. Je pense que la première fois que les yeux de l’aveugle-né s’ouvriront à la lumière, il n’apercevra rien du tout ; qu’il faudra quelque temps à son œil pour s’expérimenter : mais qu’il s’expérimentera de lui-même, et sans le secours du toucher ; et qu’il parviendra non seulement à distinguer les couleurs, mais à discerner au moins les limites grossières des objets. Voyons à présent si, dans la supposition qu’il acquît cette aptitude dans un temps fort court, ou qu’il l’obtînt en agitant ses yeux dans les ténèbres où l’on aurait eu l’attention de l’enfermer et de l’exhorter à cet exercice pendant quelque temps après l’opération et avant les expériences ; voyons, dis-je, s’il reconnaîtrait à la vue les corps qu’il aurait touchés, et s’il serait en état de leur donner les noms qui leur conviennent. C’est la dernière question qui me reste à résoudre.

Pour m’en acquitter d’une manière qui vous plaise, puisque vous aimez la méthode, je distinguerai plusieurs sortes de personnes, sur lesquelles les expériences peuvent se tenter. Si ce sont des personnes grossières, sans éducations, sans connaissances, et non préparées, je pense que, quand l’opération de la cataracte aura parfaitement détruit le vice de l’organe, et que l’œil sera sain, les objets s’y peindront très distinctement ; mais que, ces personnes n’étant habituées à aucune sorte de raisonnement, ne sachant ce que c’est que sensation, idée ; n’étant point en état de comparer les représentations qu’elles ont reçues par le toucher avec celles qui leur viennent par les yeux, elles prononceront : Voilà un rond, voilà un carré, sans qu’il y ait de fond à faire sur leur jugement ; ou même elles conviendront ingénument qu’elles n’aperçoivent rien dans les objets qui se présentent à leur vue qui ressemble à ce qu’elles ont touché. Il y a d’autres personnes qui, comparant les figures qu’elles apercevront aux corps avec celles qui faisaient impression sur leurs mains, et appliquant par la pensée leur attouchement sur ces corps qui sont à distance, diront de l’un que c’est un carré, et de l’autre que c’est un cercle, mais sans trop savoir pourquoi ; la comparaison des idées qu’elles ont prises par le toucher avec celles qu’elles reçoivent par la vue, ne se faisant pas en elles assez distinctement pour les convaincre de la vérité de leur jugement.

Je passerai, madame, sans digression, à un métaphysicien sur lequel on tenterait l’expérience. Je ne doute nullement que celui-ci ne raisonnât dès l’instant où il commencerait à apercevoir distinctement les objets, comme s’il les avait vus toute sa vie ; et qu’après avoir comparé les idées qui lui viennent par les yeux avec celles qu’il a prises par le toucher, il ne dît, avec la même assurance que vous et moi : « Je serais fort tenté de croire que c’est ce corps que j’ai toujours nommé cercle, et que c’est celui-ci que j’ai toujours appelé carré mais je me garderai bien de prononcer que cela est ainsi. Qui m’a révélé que, si j’en approchais, ils ne disparaîtraient pas sous mes mains ? Que sais-je si les objets de ma vue sont destinés à être aussi les objets de mon attouchement ? J’ignore si ce qui m’est visible est palpable ; mais quand je ne serais point dans cette incertitude, et que je croirais sur la parole des personnes qui m’environnent, que ce que je vois est réellement ce que j’ai touché, je n’en serais guère plus avancé. Ces objets pourraient fort bien se transformer dans mes mains, et me renvoyer, par le tact, des sensations toutes contraires à celles que j’en éprouve par la vue. Messieurs, ajouterait-il, ce corps me semble le carré, celui-ci, le cercle ; mais je n’ai aucune science qu’ils soient tels au toucher qu’à la vue. »

Si nous substituons un géomètre au métaphysicien, Saunderson à Locke, il dira comme lui que, s’il en croit ses yeux, des deux figures qu’il voit, c’est celle-là qu’il appelait carré, et celle-ci qu’il appelait cercle : « car je m’aperçois, ajouterait-il, qu’il n’y a que la première où je puisse arranger les fils et placer les épingles à grosse tête, qui marquaient les points angulaires du carré ; et qu’il n’y a que la seconde à laquelle je puisse inscrire ou circonscrire les fils qui m’étaient nécessaires pour démontrer les propriétés du cercle. Voilà donc un cercle ! voilà donc un carré ! Mais, aurait-il continué avec Locke, peut-être que, quand j’appliquerai mes mains sur ces figures, elles se transformeront l’une en l’autre, de manière que la même figure pourrait me servir à démontrer aux aveugles les propriétés du cercle, et à ceux qui voient, les propriétés du carré. Peut-être que je verrais un carré, et qu’en même temps je sentirais un cercle. Non, aurait-il repris ; je me trompe. Ceux à qui je démontrais les propriétés du cercle et du carré n’avaient pas les mains sur mon abaque et ne touchaient pas les fils que j’avais tendus et qui limitaient mes figures ; cependant ils me comprenaient. Ils ne voyaient donc pas un carré quand je sentais un cercle ; sans quoi nous ne nous fussions jamais entendus ; je leur eusse tracé une figure, et démontré les propriétés d’une autre ; je leur eusse donné une ligne droite pour un arc de cercle, et un arc de cercle pour une ligne droite. Mais puisqu’ils m’entendaient tous, tous les hommes voient donc les uns comme les autres : je vois donc carré ce qu’ils voyaient carré, et circulaire ce qu’ils voyaient circulaire.

Ainsi voilà ce que j’ai toujours nommé carré, et voilà ce que j’ai toujours nommé cercle. »

J’ai substitué le cercle à la sphère, et le carré au cube parce qu’il y a toute apparence que nous ne jugeons des distances que par l’expérience ; et conséquemment, que celui qui se sert de ses yeux pour la première fois ne voit que des surfaces, et qu’il ne sait ce que c’est que saillie ; la saillie d’un corps à la vue consistant en ce que quelques-uns de ses points paraissent plus voisins de nous que les autres.

Mais quand l’aveugle-né jugerait, dès la première fois qu’il voit, de la saillie et de la solidité des corps, et qu’il serait en état de discerner, non seulement le cercle du carré, mais aussi la sphère du cube, je ne crois pas pour cela qu’il en fût de même de tout autre objet plus composé. Il y a bien de l’apparence que l’aveugle-née de M. de Réaumur a discerné les couleurs les unes des autres mais il y a trente à parier contre un qu’elle a prononcé au hasard sur la sphère et sur le cube ; et je tiens pour certain, qu’à moins d’une révélation, il ne lui a pas été possible de reconnaître ses gants, sa robe de chambre et son soulier.
En pesant mûrement les choses, on avouera que la différence qu’il y a entre une personne qui a toujours vu, mais à qui l’usage d’un objet est inconnu, et celle qui connaît l’usage d’un objet, mais qui n’a jamais vu, n’est pas à l’avantage de celle-ci : cependant, croyez-vous, madame, que si l’on vous montrait aujourd’hui, pour la première fois, une garniture, vous parvinssiez, jamais à deviner que c’est un ajustement, et que c’est un ajustement de tête ? Mais, s’il est d’autant plus difficile à un aveugle-né, qui voit pour la première fois, de bien juger des objets selon qu’ils ont un plus grand nombre de formes, qui l’empêcherait de prendre un observateur tout habillé et immobile dans un fauteuil placé devant lui pour un meuble ou pour une machine, et un arbre dont l’air agiterait les feuilles et les branches, pour un être se mouvant, animé et pensant ? Madame, combien nos sens nous suggèrent de choses ; et que nous aurions de peine, sans nos yeux, à supposer qu’un bloc de marbre ne pense ni ne sent !

Il reste donc pour démontré qu’il y a des cas où le raisonnement et l’expérience des autres peuvent éclairer la vue sur la relation du toucher, et l’instruire que ce qui est tel pour l’œil, est tel aussi pour le tact.

Il n’en serait cependant pas moins essentiel, lorsqu’on se proposerait la démonstration de quelque proposition d’éternelle vérité, comme il les appelle, d’éprouver sa démonstration, en la privant du témoignage des sens ; car vous apercevez bien, madame, que, si quelqu’un prétendait vous prouver que la projection de deux lignes parallèles sur un tableau doit se faire par deux lignes convergentes, parce que deux allées paraissaient telles, il oublierait que la proposition est vraie pour un aveugle comme pour lui.

Mais la supposition précédente de l’aveugle-né en suggère deux autres, l’une d’un homme qui aurait vu dès sa naissance, et qui n’aurait point eu le sens du toucher, et l’autre d’un homme en qui le sens de la vue et du toucher seraient perpétuellement en contradiction. On pourrait demander du premier si, lui restituant le sens qui lui manque, et lui ôtant le sens de la vue par un bandeau, il reconnaîtrait les corps au toucher. Il est évident que la géométrie, en cas qu’il fût instruit, lui fournirait un moyen infaillible de s’assurer si les témoignages des deux sens sont contradictoires ou non. Il n’aurait qu’à prendre le cube ou la sphère entre ses mains, en démontrer à quelqu’un les propriétés, et prononcer, si on le comprend, qu’on voit cube ce qu’il sent cube, et que c’est par conséquent le cube qu’il tient. Quant à celui qui ignorerait cette science, je pense qu’il ne lui serait pas plus facile de discerner, par le toucher, le cube de la sphère, qu’à l’aveugle de M. Molineux de les distinguer par la vue.

À l’égard de celui en qui les sensations de la vue et du toucher seraient perpétuellement contradictoires, je ne sais ce qu’il penserait des formes, de l’ordre, de la symétrie, de la beauté, de la laideur, etc… Selon toute apparence, il serait, par rapport à ces choses, ce que nous sommes relativement à l’étendue et à la durée réelles des êtres. Il prononcerait, en général, qu’un corps a une forme ; mais il devrait avoir du penchant à croire que ce n’est ni celle qu’il voit ni celle qu’il sent.

Un tel homme pourrait bien être mécontent de ses sens ; mais ses sens ne seraient ni contents ni mécontents des objets. S’il était tenté d’en accuser un de fausseté, je crois que ce serait au toucher qu’il s’en prendrait. Cent circonstances l’inclineraient à penser que la figure des objets change plutôt par l’action de ses mains sur eux, que par celle des objets sur ses yeux. Mais en conséquence de ces préjugés, la différence de dureté et de mollesse, qu’il observerait dans les corps, serait fort embarrassante pour lui.

Mais de ce que nos sens ne sont pas en contradiction sur les formes, s’ensuit-il qu’elles nous soient mieux connues ? Qui nous a dit que nous n’avons point affaire à des faux témoins ? Nous jugeons pourtant. Hélas ! Madame, quand on a mis les connaissances humaines dans la balance de Montaigne, on n’est pas éloigné de prendre sa devise. Car, que savons-nous ? ce que c’est que la matière ? Nullement ; ce que c’est que l’esprit et la pensée ? Encore moins ; ce que c’est que le mouvement, l’espace et la durée ? Point du tout ; des vérités géométriques ? Interrogez des mathématiciens de bonne foi, et ils vous avoueront que leur propositions sont toutes identiques, et que tant de volumes sur le cercle, par exemple, se réduisent à nous répéter en cent mille façons différentes que c’est une figure où toutes les lignes tirées du centre à la circonférence sont égales. Nous ne savons donc presque rien ; cependant, combien d’écrits dont les auteurs ont tous prétendu savoir quelque chose ! Je ne devine pas pourquoi le monde ne s’ennuie point de lire et de ne rien apprendre, à moins que ce soit par la même raison qu’il y a deux heures que j’ai l’honneur de vous entretenir, sans m’ennuyer et sans vous rien dire.

Je suis avec un profond respect,

Madame

Votre très humble et très obéissant serviteur,

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