Lettre d’Alexandre Dumas fils à George Sand

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L'esthétique sociale n'y est pour rien.

Alexandre Dumas fils (27 juillet 1824 – 27 novembre 1895) est un romancier et dramaturge à succès, comme Alexandre Dumas premier du nom, dont il était un fils illégitime. De sa bibliographie on retient surtout aujourd’hui La Dame aux camélias, inspiré par son amour pour une courtisane. Ici, Dumas écri à une figure incontournable de la vie littéraire et intellectuelle de la France du milieu du XIXe siècle, George Sand, dont il est un grand admirateur et un proche. À cette date, il a déjà eu l’occasion de collaborer avec elle au théâtre, notamment sur la pièce Le Marquis de Villemer (1864), qui est en fait l’adaptation d’un roman de la dame de Nohant. Mais le sujet de la lettre est grave : en avril 1871, c’est déjà la Commune.

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23 avril 1871

Chère Maman,

Vous avez parfaitement raison ; la crise que nous traversons à cette heure ne change rien aux questions qui l’ont précédée et qui sont censées l’avoir amenée. L’esthétique sociale n’y est pour rien.

C’est un pur accident, comme de se casser la jambe ou d’avoir la petite vérole pendant qu’on fait la cour à sa fiancée. Si on en revient, la fiancée est toujours là et l’amour aussi. Seulement il peut arriver que cet accident qui n’avait aucune affinité avec la situation préexistante, ait des résultats tels que la situation en soit modifiée du tout au tout. Le fiancé peut revenir boiteux ou grêlé, ce qui gêne la fiancée dans l’idée qu’elle avait de lui et elle peut préférer tout à coup, quoiqu’avec regret, un monsieur à qui elle ne pensait pas la veille, mais qui a le grand avantage d’avoir la peau nette et les jambes droites.
Il peut arriver aussi que le fiancé pendant sa maladie ait fait des réflexions qu’il n’avait jamais faites, que le voisinage et la possibilité de la mort aient élargi et étendu son idéal et que rentré en possession de lui-même, il ne se la trouve plus adéquate et suffisante. Les petites sentimentalités qui lui paraissaient être le but de sa vie, se sèchent et s’émiettent en poussière et il se voit en face de ce que le danger, même stupide, doit apprendre à l’homme. Bref, le fictif et le pittoresque ont disparu et la réalité se dresse.

Or, notre réalité, après cette longue métaphore, est celle-ci : il y a deux catégories d’individus, ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Eh bien, il faut que ceux qui possèdent viennent en aide à ceux qui ne possèdent pas, il faut que ceux qui travaillent utilisent ou exterminent ceux qui ne travaillent pas, il faut que ceux qui savent instruisent, et en attendant, subordonnent impitoyablement ceux qui ne savent pas. C’est ce qui va être. Toutes les valeurs réelles, en morale, en sciences, en littérature, en action, en politique, en gouvernement, en idées vont s’imposer, toutes les valeurs fictives vont disparaître, et chaque chose qui doit mourir aura poussé son cri extrême dans lequel elle sera morte. Le dogme meurt dans l’infaillibilité, le suffrage dans le sein du plébiscite, la politique dans M. de Bismarck, le césarisme dans le roi Guillaume, le militarisme dans le canon Krupp, le lyrisme politique dans M. Hugo, la phrase dans M. Gambetta, et le populaire haineux dans la Commune. Les moutons vont redevenir moutons, le chien va redevenir chien, et le berger va redevenir berger. Les montagnes seront de plus en plus au-dessus des vallées. On se reconnaîtra et ce sera d’en haut que viendra la lumière.

Ce qui fait un vers pour finir.

Depuis plusieurs années, j’ai beaucoup vu, j’ai beaucoup comparé, j’ai beaucoup appris, j’ai beaucoup jugé. J’ai classé les choses et les gens, les choses surtout, les gens n’en étant que la formule et le moyen momentané — et si j’étais avec vous — je serais capable de causer avec vous. Malheureusement je n’y suis pas et c’est si ennuyeux d’écrire, ça va si lentement, et ça parle si mal. Et puis mettre en forme ce n’est plus assez — il faut mettre en action.

De la lettre que je vous ai écrite sur mon père, chère Maman, vous ferez ce que vous croirez devoir faire et selon l’opportunité. Maman peut toujours montrer ce que je dis de Papa.

Je vous embrasse bien filialement et toute ma maison qui va bien offre ses amitiés à toute la vôtre y compris les trois ambert bien entendu.

A. Dumas f.

( Alexandre Dumas, 1870, l'entrée dans l'éternité. Ultimes écrits, dernières photographies, Encrage distribution, 2000. ) - (Source image : Dumas fils en 1864, Wikimedia Commons / George Sand par Nadar, 1864, Wikimedia Commons ©)
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