Dernière lettre d’Alain-Fournier à Pauline

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C'est de toi que j'attends toute ma force, toute ma vertu, toute mon audace, tout mon mépris de la mort.

Alain-Fournier (3 octobre 1886 – 22 septembre 1914), auteur de Le Grand Meaulnes, est l’un des premiers écrivains français tombé sur le front. Il laisse derrière lui Pauline, son dernier amour, à qui il adresse cette dernière lettre, revenant sur sa lassitude de la guerre et son amour éternel.

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20 août 1914

Ma bien-aimée,

Je t’aime. Je suis à toi

Pour éternellement, ton Henri.

Mon amour, j’ai pris pour la première fois la capote ce soir. Je suis furieux. J’ai l’air d’un collégien à qui on ne permet pas de porter les cheveux longs. Il y a une vieille femme qui me poursuivait ce soir pour me dire : vous avez beau être jeune, vous savez bien les commander. Car je commande toujours, tu sais, avec ma voix et ma figure dure que tu n’aimes pas, mon amour, mon ange, mon petit, ma femme, ma Pauline, ma beauté chérie, mon adoration. […]

Je te supplie, je te supplie de faire ton portrait, si cela est possible, par n’importe qui, par un marchand de cartes à cinq sous s’il en reste encore. Mais je te supplie de me donner ce bonheur. Pense qu’il y a eu des portraits de toi dans des centaines de revues et que je n’ai même pas sur un de ces bouts de pages coupé avec des ciseaux cette figure d’ange auprès de laquelle il n’y a pas de beauté, cette figure que j’ai embrassée, baisée, serrée dans mes mains, battue, secouée, caressée, adorée, possédée.

Je suis fatigué. Je suis à la caserne et non pas à la guerre. Je ne vois plus rien qui ait le goût de la guerre. J’ai un capitaine vachard, baderne et ennuyeux à pleurer. Il me semble après de lui que j’ai quinze ans de service et que je suis fatigué du métier. […]

Chérie, ma fille, ma beauté, ma fiancée, mon amour, quand je n’en puis plus de regret, de peine de ne plus t’avoir, je relis tes lettres. Je retrouve dans ces pages bleues toute la confiance, toute l’ardeur qu’il faut. J’ai peur que ce que tu as vu à Auch (les discours ratés, la présentation au drapeau mal organisé, les hommes qui rigolent, cette atmosphère de caserne) ne t’ait enlevé cette flamme, cet esprit de sacrifice, ce désir sacré de la victoire. Amour, il faut que tu ne cesses pas de croire ardemment à ce que nous faisons. Songe que nous marchons dès avant l’aube, que nous marchons des jours entiers sans savoir où nous allons, que nous attendons dans des cours de ferme des heures et des heures sans savoir pourquoi, songe à toute la patience, à toute la religion qu’il nous faut pour résister à ce chagrin d’avoir perdu ce que l’on aime. Songe que nous serons peut-être bientôt couchés dans des tranchées dans l’eau et le froid et la boue, sous le feu. Il ne faut rien nous dire, il ne faut rien penser qui nous soulève un peu de foi et nous coupe les jambes. C’est de toi que j’attends toute ma force, toute ma vertu, toute mon audace, tout mon mépris de la mort.

[…] Ton enfant,

Henri

( Alain Fournier, Correspondance, Fayard ; Image : Salon littéraire )
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La recommandation de la rédaction :

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Lettre de Karl Marx à Jenny Marx : « Ne pouvant utiliser mes lèvres pour t’embrasser, je le fais avec ma langue et mes paroles. »

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9 commentaires

  1. Lavergne

    Bonjour, Veuillez bien corriger une erreur dans votre présentation : Pauline n’est pas la « troisième femme » d’Alain-Fournier, qui n’a jamais été marié ! Il s’agit de Pauline Benda, célèbre au théâtre sous le nom de Madame Simone, épouse de Claude Casimir-Périer et maîtresse d’Alain-Fournier depuis juin 1913.

  2. Genitrix

    Quel amour ! Quelle beauté ! J’en ai la chair de poule. On songe à Péguy, lui aussi mort (dans la plaine de Brie) parmi les premiers: «Heureux, écrivait-il, ceux qui sont morts pour une juste cause. Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés…» Mais soudain je m’interroge et frissonne: ces héros chrétiens, vibrant de génie, n’étaient-ils pas les frères aînés des djihadistes d’aujourdhui, autres héros aveuglés par la Foi, prêts aussi à donner leur vie pour un rêve de paradis ? Et cette pensée ne nous aide-t-elle pas à comprendre l’élan suicidaire des ados d’aujourd’hui.

    • Eric

      Génitrix, si je partage votre émotion pour ce qui est de la première partie de votre intervention, permettez-moi de vous faire remarquer que les contextes sont radicalement différents ainsi que les hommes et les raisons qu’ils ont de s’engager. Le djihadisme n’a eu de cesse de prouver son fanatisme absolu. Ses motifs de guerre sont de destruction totale de tout ce qui n’est pas la conception étroite que de tels hommes se font d’une religion comme l’islam. Leur but est d’imposer au monde leurs vues. Ils veulent détruire. Détruire sans pitié les vies des victimes qui leur tombent sous la main. Les jeunes français qui se lancent dans une telle aventure sont fanatisés. Leurs motivations trouvent leurs sources dans un désoeuvrement qu’ils ne prennent pas la peine ni le temps de combler par des activités, des relations constructives avec les autres. Ils agissent par rancoeur, défi, mus par l’excitation de braver l’interdit, de se frotter au danger « réel ». Mais rien de comparable avec des êtres tels que Péguy ou Alain-Fournier qui s’engageaient lucidement pour défendre leur pays, pour que celui-ci ne soit plus occupé par l’ennemi de l’époque. Les uns s’engagent au service d’une idéologie de mort, les autres se sont mis au service de la vie, de la liberté. De la patrie. Il ne faut pas confondre les deux, cela revient directement à insulter l’intelligence de Péguy et Alain-Fournier. Les hommes de la Grande Guerre n’avaient nul élan suicidaire. Certes, au début, ils pensaient assez naïvement que la guerre serait réglée en quelques semaines et partaient la fleur au fusil. Mais cette légère inconscience n’est pas du fanatisme. Et ils partaient pour défendre une cause qui en valait la peine. Ils voulaient défendre leur culture, leurs droits, leur liberté, leurs lois. Quand ils faisaient des prisonniers, ils ne les massacraient pas en se faisant filmer et en envoyant des « messages de sang » au gouvernement du kaiser. Le droit de la guerre -car il y en a un- était respecté dans ses lignes essentielles, en dépit des horreurs de cette guerre. Des deux côtés. Les djihadistes français veulent détruire la France. Sa culture occidentale. Sa liberté. Ils ne sont que de tristes et sordides anti-héros, comme des joueurs qui voudraient à tout prix marquer contre leur camp.

      • Genitrix

        Eric, j’apprécie votre commentaire riche en fines observations et analyses. Dans le début de sa lettre, j’admirais en effet l’abnégation de l’écrivain. Et son style ! Puis je me suis interrogé: n’y a-t-il pas une parenté entre les volontaires du 11 septembre et les « vainqueurs » du 11 novembre ? Rappelez vous alors la propagande française qui décrivait les « Boches » comme des monstres. Alain Fournier, que j’admire, ne s’engage-t-il pas à « braver la mort » comme les Musulmans, les Croisés et les Nazis ? Il semble qu’en certaines circonstances l’espèce humaine, prise d’une sorte d’ivresse, ne sente plus le danger ni la douleur, ni la culpabilité: la chair à canon a soudain la chair de poule… Toute guerre territoriale ou religieuse ne devient-elle pas ainsi une guerre sainte ou une croisade ? Il est frappant que les vainqueurs des grandes batailles ont souvent plus de morts que les vaincus, comme si se combinaient la foi, la rage de tuer et l’esprit de sacrifice. Si le Jihad actuel au Moyen-Orient semble éveiller tant de vocations au martyre et au massacre, n’est-ce pas un peu à cause du différentiel culturel, économique et technologique ? Le « fanatisme » dont vous parlez, le terrorisme qu’il entraîne et justifie, c’est peut-être à la fois l’arme des pauvres et la force des faibles ?

  3. HERRERA EVELYNE

    Comme les termes de cette lettre sont tristes. Alain Fournier croyait, comme tant d’autres, qu’au nom d’un état, d’une religion, il fallait se battre et, parfois, se faire tuer. Toutes ces vies de jeunes gens parties en fumée, après tellement de souffrance…

    • Sarah Jeanne de Kerm

      Il faut bien reconnaître que l’école de la République avait bien fait les choses après la défaite de 1870.. C’étaient des valeurs qui devaient être enseigner à la jeune génération, le sens du devoir, du sacrifice pour la Mère Patrie..

  4. champy

    Le contexte n’était pas le même certes, mais ce sacrifice de soi dans la boue et le sang et les poux etc…. pour une mission liée au territoire est similaire. Religion et posséder + ont toujours été intimement liés. Les catholiques en ont fait de même dans beaucoup de continents! La chanson que j’ai écrite nommée Aïcha ne met pas en valeur le machisme et la stupidité…

  5. Lucrezia

    Bonsoir.
    J’ai lu cette lettre avec une forte passion, une ardeur sans bornes. J’ai l’impression de toucher l’amour que l’auteur éprouvait pour sa bien-aimée quand il a composé ce message. J’ai senti ses émotions dans mes veines, sur ma peau, comme si j’étais sa fiancée, la destinataire de cette lettre d’amour.
    J’ai senti la douleur qu’il a éprouvée, d’être en guerre, sous les bombardements, loin de celle qui’il aime J’espère que des hommes comme Alain-Fournier continueront d’exister à l’avenir pour nourrir le rêve romantique de chaque femme.

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