Lettre de Baudelaire à Narcisse Ancelle

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Je me tue parce que je ne puis plus vivre.

Si les plus grands esprits comptent leur nombre d’âmes tourmentées, de vies damnées et de suicidés, il convient d’ajouter, à la cohorte des disparus volontaires et leur légende maudite, les suicidaires ratés, les déclarations d’intention et les adieux au monde de ces réprouvés qui, in fine, survivront — fort heureusement — à cette triste épreuve. Baudelaire a éprouvé à l’âge de vingt-quatre ans cette terrible tentation qu’en immense poète avant l’heure, il sut transcrire dans cette lettre douloureuse à son ami. Dernière lettre avant la résurrection !

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30 juin 1845

Quand Mlle Jeanne Lemer vous remettra cette lettre, je serai mort. — Elle l’ignore. Vous connaissez mon testament. — Sauf la portion réservée à ma mère, Mlle Lemer doit hériter de tout ce que je laisserai, après paîment [sic] fait par vous de certaines dettes dont la liste accompagne cette lettre. —

Je meurs d’une affreuse inquiétude. — Rappelez-vous notre conversation d’hier. — Je désire, je veux que mes dernières intentions soient strictement exécutées. — Deux personnes peuvent attaquer mon testament ; ma mère et mon frère — et ne peuvent l’attaquer que sous prétexte d’aliénation mentale. — Mon suicide ajouté aux désordre divers de ma vie ne peut que les servir pour frustrer Mlle Lemer de ce que je veux lui laisser.

— Il faut donc que je vous explique mon suicide et ma conduite à l’égard de Mlle Lemer, — de telle sorte que cette lettre adressée à vous, et que vous aurez soin de lui lire, puisse servir à sa défense, en cas que mon testament soit attaqué par les personnes ci-dessus nommées.

Je me tue — sans chagrin. — Je n’éprouve aucune de ces perturbations que les hommes appellent chagrin. — Mes dettes n’ont jamais été un chagrin. Rien  n’est plus facile que de dominer ces choses-là. Je me tue parce que je ne puis plus vivre, que la fatigue de m’endormir et la fatigue de me réveiller me sont insupportables. Je me tue parce que je suis inutile aux autres — et dangereux à moi-même. — Je me tue parce que je me crois immortel, et que j’espère. — Au moment où j’écris ces lignes, je suis tellement bien doué de lucidité, que je rédige encore quelques notes pour M. Théodore de Banville, et que j’ai toute la force nécessaire pour m’occuper de mes manuscrits.

Je donne et lègue tout ce que je possède à Mlle Lemer, même mon petit mobilier et mon portrait — parce qu’elle est le seul être en qui j’ai trouvé quelque repos. — Quelqu’un peut-il me blâmer de vouloir payer les rares jouissances que j’ai trouvées sur cette affreuse terre — ?

Je connais peu mon frère — il n’a pas vécu en moi ni avec moi — il n’a pas besoin de moi. —

Ma mère, qui si souvent et toujours involontairement, a empoisonné ma vie, n’a pas non plus besoin de cet argent. — Elle a son mari ; elle possède un être humain, une affection, une amitié.

Moi,  je n’ai que Jeanne Lemer. — Je n’ai trouvé de repos qu’en elle, et je ne veux pas, je ne peux souffrir la pensée qu’on veuille la déposséder de ce que je lui donne, sous prétexte que ma raison n’est pas saine. —

Vous m’avez entendu ces jours-ci causer avec vous. — Étais-je fou ? Si je savais qu’en priant ma mère elle-même, et en lui exposant la profonde humiliation de mon esprit, je pusse obtenir d’elle de ne pas troubler mes dernières volontés, je le ferais immédiatement, — tant je suis sûr qu’étant femme, elle me comprendra mieux que tout autre — et pourra peut-être à elle seule détourner mon frère d’une opposition inintelligente.

Jeanne Lemer est la seule femme que j’ai aimée — elle n’a rien. — Et c’est vous, monsieur Ancelle, un des rares hommes que j’ai trouvés doués d’un esprit doux et élevé, que je charge de mes dernières instructions auprès d’elle. —

Lisez-lui ceci — qu’elle connaisse les motifs de ces legs, et sa défense, en cas que mes dispositions dernières soient contrecarrées. — Faites-lui, vous, homme prudent, comprendre la valeur et l’importance d’une somme d’argent quelconque. — Essayez de trouver quelque idée raisonnable dont elle puisse tirer profit, et qui rende utiles mes suprêmes intentions. — Guidez-la, conseillez-là ; oserai-je vous dire : aimez la — pour moi du moins. Montrez-lui mon épouvantable exemple — et comment le désordre d’esprit et de vie mène à un désespoir sombre, ou à un anéantissement complet. — Raison et utilité ! Je vous en supplie ! 

Croyez-vous réellement que ce testament puisse être contesté, et m’enlèvera-t-on le droit de faire une action vraiment bonne et raisonnable avant de mourir — ?

Vous voyez bien maintenant que ce testament n’est pas une fanfaronnade ni un défi contre les idées sociales et de famille, mais simplement l’expression de ce qui reste en moi d’humain, — l’amour et le sincère désir de servir une créature qui a été quelquefois ma joie et mon repos.
Adieu ! —

Lisez-lui ceci — je crois en votre loyauté, et je sais que vous ne le détruirez pas.

Donnez-lui immédiatement de l’argent. Elle ne connaît rien de mes suprêmes intentions — et s’attend à me revoir venir la tirer de quelques embarras.

Dans le cas même où ses dernières volontés seraient discutées, un mort a bien le droit de faire une libéralité. L’autre lettre qu’elle vous remettra et qui n’est faite que pour vous contient la liste de ce qu’il faudra payer pour moi, afin que ma mémoire soit intacte.

C. BAUDELAIRE

bauelairecouvv
( Baudelaire, Correspondance, Folio ) - (Source image : Photographie de Charles Baudelaire, Nadar, [1855] © Wikimedia Commons)
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6 commentaires

  1. jeannine

    Combien de fois j’ai éprouvé cette terrible angoisse « la douleur de vivre dans un monde qui semble ne point m’appartenir, » mais on ne peu t tenter deux fois à sa vie, il convient d’en supporter le poids et d’en tirer le plus de profit afin de ne pas succomber aux sombres tentations qui nous enveniment et nous rendent malheureux… Cette lettre m’a beaucoup touchée, je la sens mienne. Je comprends cet homme lettré plus que quiconque, quand il dit:  » Je me tue parce que je ne puis plus vivre, que la fatigue de m’endormir et la fatigue de me réveiller me sont insupportables. Je me tue parce que je suis inutile aux autres — et dangereux à moi-même. — Je me tue parce que je me crois immortel »…

  2. Amnay

    Cette Lettre de Charles est terriblement bien rédigé, exprime le malheur d’un homme et son envie de quitter ce milieu en raison de l’absence de motivation de vivre, elle exprime l’envie de quitter ce milieu, l’amour d’une femme, et la crainte du sors de ce qu’il lègue à son amante, mais aussi la confiance qu’il donne à un être qu’il considère comme ami.

  3. Chérif Lamin

    Quelle maudite malédiction qui avait toujours accompagné les poètes. La plus part des grands écrivains finissent leur vie par des sorts malheureux. Est ce vraiment ça leur destin? Est ce que c’est écrit pour eux de ne pas connaitre la vie sereine et heureuse et mener la vie de ces prédateurs politiciens et ces égocentriques bourgeois ?

  4. HERRERA EVELYNE

    Lettre d’un homme incompris de celle qui lui a donné la vie…Cela semble lui peser et être la cause de son mal être…car, au fond, je pense que cet amour lui a manqué, d’oû son désintérêt pour la vie et cette impression d’être inutile aux autres.

  5. Maïla Nepveu

    La vie est un combat permanent. Baudelaire l’a mené comme tous ses frères humains, qui n’ont pas demandé à vivre sur cette terre pleine d’inconnu et de dangers, mais qui doivent lutter chaque jour pour vivre et souvent pour survivre dans la peur, l’angoisse et le doute des lendemains incertains. » Il se tue parce qu’il ne peut plus vivre » et c’est là le drame car la vie est aussi joie, espérance, partage et surtout amour. Il a touché du doigt l’amour, avec Jeanne Lemer, mais il n’a pas eu la force ou le courage d’aller jusqu’au bout de cet amour et de vivre. Pour tous ceux qui s’aiment que ce soit en silence ou au grand jour, vivez votre amour pleinement en savourant chaque moment d’amour et de passion partagés.  » Que le soleil est beau quand tout frais il se lève, comme une explosion nous lançant son bonjour ! Bienheureux celui-là qui part avec amour, saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve ! »

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