7e lettre d’Émile Zola

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L’horreur me monte à la gorge.

« L’horreur me monte à la gorge ». Zola se promène dans Paris presque apaisé et dévasté, réduit à un champ de bataille : la ville n’est-elle qu’un immense cimetière où la France vient d’être ensevelie ?

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Le 28 mai 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

 

Je reviens d’une longue et navrante promenade. Je savais qu’une lutte acharnée s’était livrée dans le cimetière du Père-Lachaise. On donnait des détails atroces. L’horreur du spectacle m’a tenté, et j’ai voulu voir s’il y avait encore en moi de l’émotion et de la pitié, après les terribles tableaux que j’ai déjà vu passer devant mes yeux.

 

J’ai suivi les boulevards extérieurs. La route n’est pas encore très sûre. Bien que l’émeute soit vaincue, il part de temps à autre des coups de fusil de certaines fenêtres, surtout dans les quartiers excentriques. On m’a montré, à l’ancienne barrière des Poissonniers, une lucarne par laquelle, le matin même, un insurgé avait tué une estafette ; l’insurgé a été pris et fusillé. J’ai vu, sur le trottoir, le sang de cet homme. Aussi me suis-je avancé en toute prudence, l’œil aux aguets comme un pays ennemi. […]

 

Enfin, après trois grandes heures de marche, après avoir été arrêté vingt fois par des décombres, j’ai pu atteindre le haut de la rue de la Roquette. En face de moi, se dressait le vaste amphithéâtre funéraire, la colline où les morts rêvent en regardant Paris vivre à leurs pieds.

 

Les murs sont crénelés, à gauche un obus a creusé une brèche énorme. Jamais je ne perdrai la mémoire de ces choses ; j’ai pénétré dans le cimetière par la porte béante, dont le canon a jeté les battants à terre. Je me suis souvenu d’une promenade que j’avais faite en ce lieu, il y a trois ans, au mois de mai, poussé par une curiosité littéraire ; j’étais venu voir la tombe d’Alfred de Musset, le jour de l’anniversaire de sa mort, et rendre ainsi un hommage discret au poète de ma jeunesse. Quelle radieuse matinée ! Je me rappelle le clair soleil, l’air chaud qui baignait les jeunes feuillages, la béatitude des morts, des pauvres morts, dont les tombes semblaient saluer le printemps d’un frisson universel. Je me promenai longtemps, dans une joie grave, regardant au loin Paris, enviant le silence et la paix de la sainte colline me retrempant dans cette mort heureuse de jouir du ciel bleu. N’avez-vous jamais passé ainsi une matinée dans un cimetière tout frémissant de sève ? On dirait que les morts rient dans la terre et qu’ils envoient tout leur sang aux rouges coquelicots des talus.

 

Mais quel épouvantable contraste aujourd’hui ! Les tombes sont brisées, les fleurs meurtries sous les talons des combattants. Il semble qu’un ouragan ait passé dans ce champ de repos et soit parvenu à tuer une seconde fois les morts. Sur ce désastre sacrilège, le ciel gris mettait comme un crêpe de deuil.

 

Les fédérés ont traîné là tout ce qui leur restait d’artillerie. Ils ont établi des batteries sur l’allée haute qui passe devant la sépulture des Demidoff. Les canons y sont encore, dans un désordre incroyable, jetés sur les côtés, la gueule enfoncée en terre. C’est de là que, pendant deux jours, ils ont jeté des bombes à pétrole sur le centre de Paris. Étrange emplacement pour cette besogne de destruction : c’était derrière un tombeau que sortait le feu mortel des incendies. Toute cette partie de cimetière est piétinée, comme si une lutte sauvage s’y était engagée corps à corps. Çà et là des marres de sang, des cadavres qu’on n’a pas même pris la peine de relever. J’ai vu un enfant de dix-sept ans, allongé sur une pierre blanche, les bras croisés, pareil à une de ces roides statues que le moyen âge couchait sur les mausolées. Plus loin, un garde national était tombé sur les pointes aigües d’une grille et s’y trouvait encore accroché, plié en deux, horrible, comme un bœuf pendu à l’état d’un boucher. Du sang avait jailli sur des couronnes d’immortelles, et il y avait, le long des marbres, des empreintes de doigts sanglants, comme si quelque misérable, frappé à mort, s’était retenu aux encoignures avant de tomber.

 

Je ne puis tout vous dire, car l’horreur me monte à la gorge. Que les fossoyeurs fassent vite leur besogne, et que le cimetière reprenne son rêve silencieux et navré ! Vous ne sauriez croire quel effet produit une telle boucherie dans un cimetière. On n’y trouve d’ordinaire que le souvenir désolé de ceux qui ne sont plus, et ce brutal étalage de cadavres défigurés y blesse toutes nos délicates religions de la mort. C’est un charnier, bouleversé par la mitraille, taché de sang, ce n’est plus un refuge verdoyant et soigné où les veuves et les orphelins peuvent venir promener les douleurs de leurs souvenirs.

 

Les obus ont fait d’assez grands ravages. J’ai vu plusieurs tombeaux percés de part en part. Les allées sont semées de débris de grilles, de couronnes défaites, d’éclats de marbre. Une bombe a éclaté dans une petite chapelle, où elle a mis l’autel en poudre ; mais ces dommages ne sont rien à côté du bouleversement des tombes plus modestes. Les insurgés, pour se barricader solidement, ont arraché toutes les pierres tombales qu’ils ont pu soulever du sol. J’ai vu une de ces barricades faites de tombes, rien de plus navrant ; on lit encore les inscriptions et, sur l’une d’elles, j’ai pu déchiffrer le nom d’une jeune fille, Marie-Louise Maurin, « morte dans la dix-septième année de son âge. » Cette barricade faite de tombes restera dans mon esprit comme le comble de l’épouvantable désastre, comme l’image de cette émeute qui, après avoir incendié une ville, est allée réveiller les morts, les arracher à leur éternel repos, avant de mourir elle-même et de disparaître dans la malédiction universelle. […]

 

Un officier m’a affirmé que la tombe de Musset a reçu un obus. Pauvre tombe, où des mains pieuses viennent, chaque année, apporter des violettes, et que la guerre écorne en cette saison de printemps maudit ! J’ai contemplé du haut de la colline Paris qui continue à brûler, et devant ces monuments en cendres, devant ces sépultures violées, devant cette misère profonde des vivants et des morts, un sanglot est monté à ma gorge : je me suis demandé en pleurant si je n’avais plus à mes pieds qu’un immense cimetière où la France venait d’être ensevelie.

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( ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002 ; Image : © D.R. ) - (Source image : Barricade sur la place Vendôme au débouché de la rue de La Paix, Unknown artist, 1871, Bibliothèque historique de la Ville de Paris © Wikimedia Commons)
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