La dernière lettre de Reyhaneh Jabbari à sa mère

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Le monde ne nous a pas aimés. Il n’a pas voulu mon destin.

Reyhaneh Jabbari, jeune iranienne de 26 ans, a été pendue le samedi 25 octobre 2014 pour avoir tué l’homme qui l’avait agressée sexuellement. Malgré la mobilisation de la société civile et les appels internationaux, la jeune fille n’a pas échappée à la loi du talion encore en vigueur en ces contrées et l’emprise d’une « justice » religieuse sur de tels cas. Comment est-il possible qu’une victime de viol soit accusée puis condamnée à mort en 2014 ?  Avant d’être exécutée, cette jeune femme a écrit cette lettre poignante et bouleversante à sa mère, souhaitant, contre tout dogmatisme religieux, que tous ses organes soient donnés après sa mort. Une leçon de grandeur humaine, une mort révoltante rappelant que l’inégalité hommes – femmes fait encore des victimes tous les jours.

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Chère Sholeh,

Aujourd’hui j’ai appris que c’est à mon tour de faire face à Qisas [la loi du talion dans le système judiciaire iranien]. Je suis blessée d’apprendre que tu ne m’as pas laissé savoir que j’avais atteint la dernière page du livre de ma vie. Ne penses-tu pas que j’aurais dû savoir ? Tu sais que ta tristesse me rend honteuse. Pourquoi ne m’as-tu pas laissé la chance d’embrasser ta main et celle de papa ?

Le monde m’a permis de vivre pendant 19 ans. Durant cette nuit inquiétante, j’aurais dû être tuée. Mon corps aurait été jeté dans un coin de la ville, et après quelques jours, la police t’aurait conduite dans le bureau du médecin légiste afin d’identifier mon corps et tu aurais appris que j’avais également été violée. Le meurtrier n’aurait jamais été retrouvé puisque nous n’avons ni leur richesse ni leur pouvoir. Tu aurais alors continué ta vie dans la douleur et dans la honte, et quelques années plus tard tu serais morte de cette douleur, voilà tout.

Néanmoins, avec ce maudit coup, l’histoire a changé. Mon corps n’a pas été jeté au loin, mais dans la tombe de la prison d’Evin et ses cellules d’isolement, et à présent la prison de Shahr-e Ray, qui ressemble aussi à une tombe. Mais tu dois céder au destin. Ne te plains pas. Tu sais mieux que moi que la mort n’est pas la fin de la vie.

Tu m’as appris que l’on vient au monde pour profiter d’une expérience et apprendre une leçon, et qu’avec chaque naissance, une responsabilité est placée sur notre épaule. J’ai appris que parfois l’on doit se battre. Je me souviens quand tu m’as raconté que l’homme s’est opposé à l’homme qui me flagellait, mais que ce dernier lui a fouetté la tête et le visage jusqu’à ce qu’il meure. Tu m’as dit que pour créer de la valeur, l’on devait persévérer même si un autre mourait.

Tu m’as appris que, puisque nous allons à l’école, nous devons nous comporter en dame face aux querelles et aux plaintes. Te souviens-tu à quel point tu insistais sur la façon dont on se comportait ? Ton expérience était incorrecte. Quand cet incident s’est produit, mes enseignements ne m’ont pas aidée. Être présentée à la barre m’a fait passer pour une meurtrière de sang-froid et une criminelle sans pitié. Je n’ai pas versé une larme. Je n’ai pas supplié. Je n’ai pas pleuré toutes les larmes de mon corps car je faisais confiance à la loi.

Mais j’étais accusée d’être indifférente au crime. Tu vois, je ne tuais même pas les moustiques et je prenais les cafards par les antennes pour les jeter un peu plus loin. Désormais je suis devenue une meurtrière préméditée. Mon traitement des animaux a été interprété comme ayant un penchant masculin et le juge n’a même pas pris la peine de regarder les faits et de voir qu’au moment de l’incident j’avais de longs ongles vernis.

C’était si optimiste d’attendre de la justice de la part des juges ! Il ne s’est jamais interrogé sur le fait que mes mains ne sont pas épaisses comme celles d’une sportive, en particulier d’une boxeuse. Ce pays que tu m’as fait chérir n’a jamais voulu de moi et personne ne m’a soutenu quand, sous les coups des interrogateurs, je criais et j’entendais les mots les plus vulgaires. Quand j’ai perdu mon dernier signe de beauté en me rasant les cheveux, j’ai été récompensée : 11 jours en cellule d’isolement.

Chère Sholeh, ne pleure pas pour ce que tu entends. Le premier jour, au poste de police, quand un vieil agent non marié m’a brutalisée à cause de mes ongles, j’ai compris que l’on ne recherche pas la beauté dans cette ère. La beauté des apparences, la beauté des pensées et des souhaits, une belle écriture, la beauté des yeux et de la vision, et même la beauté d’une douce voix.

Ma chère mère, mon idéologie a changé et tu n’en es pas responsable. Ma lettre est interminable et je l’ai donnée à quelqu’un pour que, lorsque je serai exécutée sans ta présence et sans ton savoir, elle te sera donnée. Je te laisse ce matériel écrit en héritage.

Cependant, avant ma mort, je veux quelque chose de toi, que tu dois me fournir avec toute ta force, quelle que soit la manière dont tu l’obtiens. En fait, c’est la seule chose que je veux de ce monde, de ce pays et de toi. Je sais que tu as besoin de temps pour cela.

Je vais donc te raconter une partie de mon vœu dès maintenant. S’il te plaît, ne pleure pas et écoute. Je veux que tu ailles au tribunal et que tu leur fasses part de ma requête. Je ne peux pas écrire une telle lettre qui serait approuvée par le chef de la prison ; alors une fois de plus, tu dois souffrir à cause de moi. Pour cette chose seulement, je t’autorise à supplier, bien que je t’ai dit à maintes reprises de ne pas supplier de me sauver de l’exécution.

Ma tendre mère, chère Sholeh, qui m’est plus chère que ma propre vie, je ne veux pas pourrir sous terre. Je ne veux pas que mes yeux ou mon jeune cœur deviennent poussière. Tu dois les supplier pour que, dès que je serai pendue, mon cœur, mes reins, mes yeux, mes os et tout ce qui peut être transplanté soit retiré de mon corps et donné à quelqu’un qui en a besoin. Je ne veux pas que le receveur connaisse mon nom, ni qu’il m’achète des fleurs ou même qu’il prie pour moi.

Je te le dis depuis le plus profond de mon cœur : je ne veux pas d’une tombe où tu viendrais pleurer et souffrir. Je ne veux pas que tu portes du noir pour moi. Fais de ton mieux pour oublier mes jours difficiles. Donne-moi au vent, afin qu’il m’emporte.

Le monde ne nous a pas aimés. Il n’a pas voulu mon destin. Et à présent, je lui cède et j’embrasse la mort. Car dans la cour de Dieu, j’accuserai les inspecteurs, j’accuserai l’inspecteur Shamlou, j’accuserai le juge, et les juges de la Cour Suprême du pays qui m’ont tabassée quand j’étais éveillée et n’ont eu cesse de me harceler.

Dans la cour du Créateur, j’accuserai le Docteur Farvandi, j’accuserai Qassem Shabani et tous ceux qui, par ignorance ou avec leurs mensonges, m’ont fait du mal et ont piétiné mes droits et n’ont pas tenu compte du fait que parfois, ce qui semble être la réalité ne l’est en fait pas du tout.

Ma chère et tendre Sholeh, dans l’autre monde c’est toi et moi qui sommes les accusatrices et les autres qui sont les accusés. Nous verrons ce que Dieu désire. Je voulais t’embrasser jusqu’à ce que je meure.

Je t’aime.

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25 commentaires

  1. Massat Brigitte

    L’ignominie des ignares a servi la bestialité humaine. Le courage de Reyhaneh Jabbari ne peut se traduire en mots. Je suis bouleversée, anéantie. Avant que les bêtes la conduise à la pendaison pour avoir tuée son agresseur qui l’avait violée , elle a souhaité faire perdurer la vie en donnant ses organes pour réparer les vivants.

    • Marie

      Je partage vos sentiments! Chaque fois que l’être humain oublie son bon sens, qui est celui de la vie avec un grand V, cela me sidère et m’attriste profondément. Une des premières phrases que j’ai apprises en latin disait, si je me souviens bien, « homo homini lupus est »… L’homme est un loup pour l’homme… Eh bien oui, mais pas toujours. Je veux croire en ce que nous avons de meilleur, mais sans me voiler la face – je ne cherche pas le jeu de mots!

  2. Oriana

    4 jours sont passés depuis sa pendaison et je suis toujours en larmes…..
    Les trippes sont prisent par cette lettre et situation si poignardante.
    Je ne trouve pas de mots, saufe de la frustration contre ces régimes
    remplis d´injustice. Tant de jeunes filles meures, jeunes garcons aussi
    en perdent la vie tous les jours juste dans le combat contre ce régime.
    Depuis la révolution, absolument rien n´a changé dans la situation si ce n´est
    que dans l´empirement, l´agravement de la vie dont tant de générations se
    battent pour mettre fin à ce calvaire interminable de barbarie.
    Le courage, la justice et l´amour de chère Reyhaneh a fait surface parmis ces brutes de démons.
    Que sa mémoire reste parmis nous, que le réconfort vienne à ses parents et surtout
    que sa belle âme repose en paix maintenant…. :´(

  3. imen

    Quelle lettre d’amour envers sa mère et la vie! une femme courageuse , qui a subit sa propre mort avec la plus grande dignité , sans supplier sans se rabaisser à l’injustice de  » la justice ».Comme a dit Nissrine : Excellent réquisitoire contre la peine de mort . Paix à son âme

    • souc annie

      je suis bouleversée par ce fait qui est arrivé a cette jeune et belle femme ,ce sont des bourreaux ,cette jeune dame ce faire violer et tue son violeur, il aurait fallu qu elle attende qu il la tue cela aurait été plus logique a leurs yeux. .Nous sommes en 2014 et dans ces pays il continue a considérer une femme comme moins que rien .L homme a tout les droits de tuer de violer , torturer des enfants ,pratiquer la pédophilie tout est normal .La dernière lettre que cette jeune dame écrit a sa mère veut dire beaucoup de choses ,malheureusement je craint que son dernier soue ne soit pas exécuté car ce ne sont pas leurs coutumes REPOSES EN PAIX TU N A RIEN FAIT DE MAL

  4. HERRERA EVELYNE

    Magnifique lettre d’une jeune femme née dans un pays où, malheureusement, les femmes ne sont pas considérées comme des êtres humains, mais comme des êtres qui doivent se soumettre, sans rien dire, qui doivent souffrir sans se plaindre et qui doivent mourir alors qu’elles sont les victimes d’actes atroces commis par des barbares…C’est une honte ! je le déplore de toute mon âme.

  5. Mincke Jacky

    Je pense aussi que cette lettre doit être lue par le monde entier et aussi la présentée en lecture à l’ONU par une femme ou homme politique qui aurait le courage de le faire, j’espère que cela sera fait….
    Voilà ce que j’ai a dire et paix à son âme à cette grande FEMME.

  6. micheline

    comment nommer ces actes de barbarie commis par ces êtres qu’on ne peut même pas appeler « hommes » .quel courage a eu cette jeune femme et quel beau geste! peut être ses organes iront ils à un de ses bourreaux ou à un de leurs enfants…..repose en paix et je salue ta dignité

  7. Françoise Matiron

    Une fois de plus une femme est condannée à la place du criminel qui a abusé d’elle. La loi du talion maintiendra-t’elle durant des générations, voire des siècles cette condition inhumaine de la femme à bien des latitudes (infibulation, crime d’honneur etc) Une grande preuve de courage et d’intelligence qui doit être divulguée sera plus utile à la société entière que ce don d’organes que Reyhaney désirait (sûrement refusé). Elle avait de longs ongles vernis
    dans un pays où la femme ne doit en aucun cas faire apparaître quelque signe extérieur da la beauté féminine!
    Paix à sa belle âme et courage à sa mère

  8. Maïla Nepveu

    Chère Reyhaneh,
    Je viens de lire ta dernière lettre à ta mère en terminant ma semaine de travail. Je suis émue, je suis bouleversée, je suis anéantie et des larmes coulent sur mes joues.
    Comment peux-tu, alors que les tribunaux de ton pays te condamnent à la pendaison pour avoir tué l’homme qui te violait, avoir cette grandeur d’âme qui t’élève au-dessus du crime et la bassesse, pour affronter une mort injuste que tu acceptes, parce que tu as foi en la vie, en la sagesse, en l’amour des autres.
    Un homme t’a violée. Il t’a considérée comme une chose, offerte à sa pulsion. Tu n’étais pas à ses yeux un être humain, une femme que l’homme doit respecter. Il était un prédateur, et tu l’as tué, et tu as eu raison.
    Maintenant, tu es seule dans ta cellule, et tu attends la mort. Tu ne vois pas le néant, la fin d’une vie de jeune fille belle et insouciante, tu ne vois que l’amour, que le partage et tu décides que ton corps, que tu abandonnes, appartiendra désormais à d’autres que toi.
    Reyhaneh, ma sœur, mon double, comment te dire mon empathie, ma souffrance dans ta souffrance, mais aussi mon espoir de ta rédemption, et celle de toutes les femmes qui subissent, dans la chair, dans leur âme, dans leur être, l’injustice d’un sexisme qui n’ose dire son nom.
    Il me revient en mémoire ces vers de Stéphane Mallarmé : « Et triste, j’erre après un rêve vague et beau, par les champs où la sève immense se pavane. »
    Ce rêve vague et beau serait-il celui de la féminité reconnue et légitimée ? Et les champs où la sève immense se pavane le terroir de nos espoirs, de nos rêves éperdus, de notre soif d’égalité et de fraternité ?

  9. Helene Laurent

    impensable une telle horreur seigneur au xxi siècle mais ou sommes nous ?,la pendaison et pourquoi pas le bucher ou la hache je ne sais pas pourquoi j ai vue le visage d Anne Frank morte dans une chambre a gaz la bestialité des humains finira telle un jour ?,?et oui comme dit cette fille innocente qui a eut le malheur de croiser une de ces sales engeances de l autre coté du décor fleurit la justice de DIEU douce pour ceux qui cherchent son nom et terrible pour ceux qui sont des prédateurs pour leur propre race que la paix de DIEU repose sur elle et sa famille

  10. tina petrillo

    Ma chère Reyhaneh,
    il y a quelques minutes que j’ai lue ta lettre écrite à ta mère.C’est incroyable, térrifiant,choquant… je ne sais plus quels termes utiliser pour mettre en évidence ma terreur et ma rage aussi vers une mort semblable. Ton désir a été celui d’être emportée par le Vent.. Eh bien je me souviens des vers de Verlaine:… »Qui m’emporte déça, délà , pareille à une feuille morte »..Mais tu es un ange dans le ciel et le vent t’a emmenée dans un lieu où il y a seulement du bonheur pour toi .Dès maintenant tu ne souffriras plus et tu pourras guider les hommes sur la terre vers un monde nouveau: un monde fait de paix , d’amour, de solidarité. Tu peux le faire…Reyhaneh :un nom qui restera pour toujours dans mon coeur..Bise Tina

  11. Caroline

    Un immense respect pour cette jeune femme et que de sang coulé au nom des dogmes religieux. Quelles que soient les religions, je pense que tous ceux qui en ont été à l’origine doivent être atterrés de ce qu’en ont fait les hommes.

  12. Ghobadi

    Bonjour
    Je pense que la peine de mort est une loi judiciaire tres moderne et logique. Selon Coran ily a la vie. dans la prine de mort. En tout cas elle a tue un homme. La droit de l homme n est pas seulement pour Reyhane mais aussi pour celui qu elle a assassine.soyons logique.

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